Warning: strstr() expects parameter 1 to be string, array given in /var/www/vhosts/FilerWeb01/jy-martin.fr/httpdocs/ecrire/inc/texte.php on line 415 L’idéologie antitotalitaire en France - [Territoires en partage ...]
Territoires en partage ...
Les Intellectuels contre la gauche

L’idéologie antitotalitaire en France

(1968-1981)

mercredi 6 janvier 2010 par Jean-Yves Martin

Michael Christofferson est un historien "à l’américaine" dans la grande tradition de Robert Paxton ("La France de Vichy"), dont il fut d’ailleurs l’étudiant. Dans ce livre, il écrit une véritable histoire sociale, politique et culturelle française en se donnant un objet, la critique de l’anti-totalitarisme, et un terrain, la gauche intellectuelle française dans la seconde moitié des années 1970

Il commence par un examen comparatif approfondi, aux Etats-Unis, en Allemagne, en Italie et en France, des origines de la théorie du totalitarisme, dont il démontre qu’elle repose sur une « mauvaise interprétation des phénomènes nazi et soviétique ». Puis, il retrace, à travers l’examen circonstancié du « sort du projet révolutionnaire de 1944 à 1974 », le passage progressif, à l’égard du PCF, « du temps des compagnons de route à celui des gauchistes ».

Sa démonstration est dès lors la suivante : au cours de la seconde moitié des années 1970, une vigoureuse offensive contre le "totalitarisme de gauche" a ébranlé la vie politique française. Dans leurs livres et leurs articles polémiques, dans les journaux et revues (Esprit, le Nouvel Observateur, Libération, les Temps modernes, Tel Quel…), à la télévision, les intellectuels antitotalitaires (les "clercs", dit-il), ont bruyamment dénoncé, sur un ton dramatique, la filiation entre les conceptions marxistes et révolutionnaires et le totalitarisme. Issus souvent de la gauche, et parfois du PCF lui-même, et ne craignant qu’une faible opposition de leur part, les antitotalitaires ont bientôt marginalisé la pensée marxiste et réussi à saper la légitimité de la tradition révolutionnaire française. Il ont ainsi ouvert la voie aux solutions politiques postmodernes, républicaines modérées et néolibérales des décennies suivantes.

Les principaux temps forts de sa démonstration sont les suivants. Il commence par une analyse des "usages intellectuels et politiques" consécutifs à la publication en France de l’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne. L’offensive qu’il juge excessive du PCF contre Soljenitsyne, dont les idées ultra-réactionnaires se sont cependant mieux dévoilées encore par la suite, a surtout eu comme effet la promotion hypermédiatisée de sa lecture gauchiste antitotalitaire par André Glucksmann et Claude Lefort.

Ensuite, les hauts et les bas de l’Union de la gauche socialo-communiste ont suscité critique et suspicion de la part de ces intellectuels. Les polémiques autour de la révolution portugaise ont accentué l’émergence d’un antitotalitarisme à usage hexagonal, qui s’installe durablement avec la publication de La Tentation Totalitaire de J-F Revel.

Sous prétexte de réconcilier socialisme et liberté, la dénonciation de la répression en Europe de l’Est permet à ces intellectuels de se poser en dissidents face au risque de totalitarisme imputé à l’Union de la gauche en France. Le phénomène avant tout médiatique des "nouveaux philosophes", bénéficie de la censure de ses opposants potentiels et des complaisance des intellectuels en vue, tel Michel Foucault, qui en fait ouvertement l’éloge, au-delà d’une autorisation tacite à partir d’hypothèses partagées. Enfin, l’auteur montre comment, l’ex-communiste F.Furet revisite la tradition révolutionnaire française, berceau, avec la Grande Terreur, de tous les Goulags, pour en donner un version antitotalitaire, ouvrant ainsi la voie à tous les révisionnismes historiques rétroactifs, et aux relectures de l’histoire en cours à l’heure du sarkozysme.

En conclusion, Christofferson souligne que « l’antitotalitarisme français des années 1970 a relevé d’enjeux plutôt politiques que proprement intellectuels (…) Développé pour critiquer le PCF et l’alliance que le PS avait conclue avec ce parti, la critique du totalitarisme s’est presque exclusivement intéressé au totalitarisme de gauche : elle a voulu retrouver ses origines dans le marxisme, les idéologies utopistes, à la fois l’option politique et la tradition révolutionnaires françaises ». Ces quelques lignes sur ce livre ne donnent qu’un faible aperçu de la richesse et de la rigueur de son contenu. Sa lecture, exigeante certes, mais jubilatoire souvent, ne peut que nous inviter à un regard critique aussi acéré sur les errements intellectuels contemporains, dont certains ne sont, à l’évidence, pas moindres.

Michael Christofferson, «  Les Intellectuels contre la gauche, L’idéologie antitotalitaire en France (1973-1981)  », Ed. Agone, 2009, 468 p., 25€.


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