En posant, au pluriel, la question des “nouvelles ruralités”, le groupe de travail prospectif de l’INRA s’efforce ainsi de saisir « les dynamiques de tous ordres qui travaillent le rapport des villes et des campagnes, soit l’ensemble des rapports entre une société en immense majorité urbaine, et ses espaces de recours résidentiels, récréatifs et productifs qui, sous la forme dite des campagnes, couvrent l’immense majorité du territoire ».
Or, non seulement la ruralité ne se résume plus, et depuis longtemps, à l’agriculture, mais en outre, il n’est même plus vraiment pertinent d’en faire un sujet autonome. C’est bien à une réinvention des nouvelles ruralités, entendues comme l’ensemble des rapports sociaux aux campagnes, que nous sommes invités.
Pour Martin Vanier, toute prospective, quel qu’en soit le sujet, passe actuellement par quatre thèmes obligatoires, « tant il est vrai que l’anticipation du futur procède de l’angoisse du présent » : le changement climatique, la panne énergétique, le vieillissement démographique, la pression des risques en tous genres. Quatre « figures obligées et inquiètes » qui tracent certes un agenda de travail, mais plutôt marqué par « une pensée unique du futur ».
S’y ajoute ici quatre autres sujets d’interpellation.
Premièrement, la façon dont nous allons et voulons, étant plus nombreux que jamais, habiter la France, entendant par “habiter” beaucoup plus que seulement “résider” ;
Deuxièmement, la manière de concevoir « l’éternel rendez-vous avec nous-mêmes qu’est le rendez-vous avec la nature » ;
Troisièmement, la nouvelle question de la mobilité, ses formes et ses rythmes, réalités par lesquelles l’urbain et le rural sont désormais liés ;
Quatrièmement, l’alimentation, « besoin vital de l’humanité par lequel elle se cultive elle-même en cultivant son espace ».
Quatre sujets - habiter, nature, mobilité et nourriture – placés ainsi dans l’ombre de quatre autres : réchauffement, énergie, vieillissement, risques. A partir des « tendances lourdes et des signaux faibles » des évolutions en cours, cette prospective explore les futurs possibles des territoires à travers quatre scénarios qui illustrent les effets potentiels de plusieurs facteurs : mobilité villes-campagnes, dynamiques économiques dans les campagnes, gouvernance des territoires ruraux, ressources naturelles et patrimoniales. Deux de ces scénarios s’appuient sur des évolutions déjà en cours en les amplifiant : périurbanisation dans un cas, développement de mobilités ville-campagne dans l’autre. Les deux autres scénarios sont eux des scénarios de rupture basés sur une crise énergétique dans un cas, et sur une gouvernance territoriale forte dans l’autre.
Cette prospective montre que les espaces ruraux sont loin d’être voués au déclin : de nouvelles formes de ruralité apparaissent et sont étroitement liées aux dynamiques urbaines, produisant une "géodiversité des territoires" comme le souligne Armand Frémont dans sa postface.
Au-delà des quatre scénarios, les dynamiques à venir sont pour lui porteuses de trois grands types d’espaces qui constituent inséparablement la ruralité française. Dans leur matérialité et dans les représentations qu’ils suscitent, ils sont interdépendants et forment, dans des combinaisons diverses, les territoires des nouvelles ruralités en émergence.
D’abord l’habitat, les lieux de résidence de non-agricoles plutôt que d’agriculteurs, minoritaires, voire absents. Avec leurs populations pauvres aussi bien que fortunées, leur modèle est celui de la dispersion ou du petit lotissement, avec l’image dominante de la maison sur jardin. Pour quel avenir ?
Ensuite, les espaces productifs dédiés à l’élevage ou à l’agriculture, certes enjeu entre les tenants d’une agriculture productive de marché et les adeptes des formules éco-sociales plus durables, mais également horizon de vie spécifique et patrimoine paysager plus ou moins admis et reconnu par les acteurs.
Enfin, la “nature”, en fait très humanisée, composée de bois, de marais, de landes, de friches, espaces littoraux ou de haute montagne, très appréciée pour des loisirs récréatifs les plus divers, menacée, mais en même temps rigoureusement observée par la tutelle des services de l’Etat.
Pour nous alerter en conclusion ainsi, : « les sentiments du moment, de l’actualité brûlante, troublent les perspectives, s’il faut faire "écologiquement correct" ou bien "tout produire pour nourrir les hommes" ou les deux solidairement ». Alors que plutôt, « entre le laisser-faire, la simple régulation ou l’aménagement volontaire, un choix supérieur demeure à tous les horizons et toutes les échelles de l’espace et du temps ».



