Territoires en partage ... "Alter-Géo" V.0.2

Peurs et mythes du "développement durable"

Une approche critique

dimanche 24 août 2008 par Jean-Yves Martin

Aujourd’hui le développement durable est partout, mis à toutes les sauces : "Faites un geste pour la planète ! ". Qui n’a pas entendu cette injonction, impérieuse autant que culpabilisante ? Spécialiste du développement durable - sur lequel elle a déjà publié un Que-Sais-Je ? en 2004 dans la collection encyclopédique des PUF - Sylvie Brunel signe ici, sur ce même sujet, un nouveau livre à la tonalité critique, dans une nouvelle collection, "A dire vrai", chez Larousse. Géographe, professeur à la Sorbonne, spécialiste de la faim dans les pays du Sud, elle a travaillé 17 ans dans l’ONG “Action Contre la Faim”, qu’elle a quittée en dénonçant le business humanitaire.

D’emblée, elle décrit : « une nouvelle doctrine est née, qui réévalue nos actions, nos modes de vie, nos systèmes de production à l’aune de leur impact sur l’environnement. C’est le développement durable ». Soulignant que, « non seulement l’habitat, mais les transports, l’alimentation, la production de marchandises, leur recyclage, la gestion des déchets... tout est désormais reconsidéré à la mesure du développement durable décliné comme synonyme de préservation de l’environnement. Pas un magazine qui ne vous montre comment protéger la planète. Pas une entreprise qui ne se prétende écologiquement vertueuse ».

Ce serait ainsi devenu « la nouvelle religion de nos sociétés modernes », avec ses églises, ses grands prédicateurs (N.Hulot, Y.Arthus-Bertrand ), sa rédemption par le don, et son catéchisme suscitant la foi des néo-convertis. Ils nous somment en permanence de nous comporter en "écocitoyen", sous peine de sacrifier les générations futures. Une simple question de pose cependant, selon elle : à qui profite-t-il vraiment ? Est-ce qu’au nom des générations futures le développement durable n’oublie pas trop souvent celles d’aujourd’hui, surtout si elles sont pauvres. Avec ce constat : si les riches mettent l’accent sur durable, les pauvres continuent de penser développement, dans un dialogue de sourds sur toile de fond de mondialisation et ses 3 m : marché, médias et monnaie. « Non seulement il discrimine, mais il stigmatise les pauvres, accusés de mal agir ».

Avec le développement durable, « le XXIe s’ouvre ainsi sur un système de pensée et de croyance qui se révèle à la fois élitiste, discriminant et régressif. Ce qui devait constituer une synthèse harmonieuse entre croissance, équité et environnement érige en réalité un nouvel apartheid en sanctifiant une "Planète" mythifiée ». Comment faire en sorte que le développement durable soit mis au service d’une amélioration des conditions de vie de tous ? Et comment faire le tri entre les vraies alertes et les stratégies géopolitiques et commerciales visant, en jouant sur la peur et la culpabilité, à permettre à l’Occident de conserver sa suprématie et à ses protagonistes de conquérir des parts de marché ? Quelles leçons tirer enfin du verdissement généralisé de la politique ? Tels sont, selon son auteure, les objectifs de ce livre.

Pour les remplir, elle examine successivement, au-delà d’un "concept impérialiste", le "mythe du paradis perdu", d’une Nature "bienveillante", mythifiée par les néo-ruraux, celui de l’Afrique laboratoire, et la "merveilleuse opportunité" du réchauffement climatique pour nourrir les diverses peurs contemporaines, loin d’être si rigoureusement fondées : la peur de la croissance économique, la détestation des pauvres, la résurgence du malthusianisme face à la faim organisée, et la peur de la Chine.

« La mauvaise conscience n’a pas de prix, le capitalisme l’a compris depuis longtemps », souligne-t-elle. « Produire propre, remplacer, éliminer, il a su digérer l’écologie ».

Il est évident que le contenu de ce livre va délibérément à contre-courant d’idées tellement dans l’air du temps, suscitant d’ailleurs des réactions épidermiques. Mais il faut cependant prendre connaissance, point par point, avec attention, de ses arguments critiques, impossibles à résumer tous ici.

Pour sortir des fables, des mythes et des peurs, alors qu’ « aucune apocalypse ne nous menace ». Dès lors, conclut-elle, « seuls le progrès partagé, la coopération, la redistribution et un aménagement du territoire qui sache prendre en compte les spécificités locales permettront de faire du développement durable un outil d’émancipation pour l’humanité, et non le vecteur privilégié d’un asservissement à de vieilles peurs qui ne sont pas fondées ».

S.Brunel, A qui profite le développement durable ? , Ed. Larousse, Coll. A dire vrai, 2008, 157 p., 9,90 €

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