L’auteur part d’un constat chaque jour plus actuel : celui de la distance qui se creuse entre les gagnants et les perdants de la vague de globalisation et de mutation technologique contemporaine. Cette distance étant, certes, économique et sociale, mais aussi culturelle et également géographique. Avec cette conviction que : « pour la mesurer et tenter de la réduire – sans sacrifier le futur à la conservation du présent, sans brider l’innovation, la croissance, la conversion écologique – la prise en compte de la dimension territoriale est essentielle. » Il indique d’ emblée que s’il porte dans ce livre « une attention particulière à cette dimension, ce n’est pas pour décrire les conséquences géographiques des mutations économiques et sociales. C’est pour souligner le fait que la structure territoriale est partie prenante à ces mutations, qu’elle en modèle la trajectoire, et constitue de ce fait un laboratoire privilégié d’observation mais aussi d’action pour inventer les réponses aux défis qui nous attendent ». Non seulement « elle pèse très lourd dans la perception de la mondialisation par nos concitoyens », mais elle est essentielle pour comprendre la France d’aujourd’hui, ses paradoxes, ses blocages et ses atouts.
Pour guider sa réflexion sur les territoires, comme laboratoires de la transition, P.Veltz part de quatre "idées simples".
1 – Les territoires infranationaux sont des échelles pertinentes pour élaborer des réponses non seulement conjoncturelles, adaptatives, mais aussi structurelles aux défis de la transition.
2 – "Point crucial", selon lui : cette approche territoriale des défis structurels de la transition exige de dépasser le modèle aujourd’hui dominant du "développement local", tel qu’il a remplacé celui de "l’aménagement du territoire", en mettant l’accent sur le développement particulier des villes, des régions, des pays. Mais, pour l’auteur, face aux incertitudes, il faut bien admettre aujourd’hui les limites de l’optimisme "localiste", laissant trop les enjeux structurels en dehors de ses agendas.
3 – En leur état actuel, les institutions territoriales lui semblent cependant incapables de remplir cette fonction de laboratoire de la transition. Pour lui, au-delà et mieux que les deux précédentes vagues de décentralisation des années 80 et 90, « seule une véritable régionalisation pourrait le permettre ». Á le suivre, « la superposition des niveaux (Etat central, Etat local, régions, départements, intercommunalités, communes), l’absence de tutelle d’une collectivité sur une autre, les mouvements entrecroisés et souvent contradictoires de recentralisation et de décentralisation composent une structure particulièrement peu lisible et très coûteuse ». Pour une clarification, « seul un véritable renforcement de la région » - et parallèlement des grandes agglomérations - serait, à son avis « susceptible de créer l’acteur territorial capable à la fois de mobiliser les ressources d’expertise et de développer un champ de vision suffisamment large pour contribuer, avec le niveau national et l’Europe, aux politiques structurelles de la transition ».
4 – D’après lui, la situation « appelle des conceptions novatrices des politiques publiques », d’échelle infranationale, tout en reconnaissant que l’économie régionale conçue comme une économie nationale en miniature, est devenue "anachronique". Ce qui pour autant, « n’implique nullement l’impossibilité d’une politique économique et sociale à cette échelle ».
Ces quatre idées reposent sur un dénominateur commun. La "conviction" de l’auteur que, « dans les transitions qui nous attendent et dans le système de contraintes qu’elles induisent, des politiques "progressistes" sont possibles qui, d’une part favorisent l’autonomie des personnes et leur capacité à peser sur leur destin, mais aussi qui renforcent l’attention portée à ceux qui doivent être défendus par la société, parce que leurs propres moyens n’y suffisent pas ».
Fort de ces objectifs, l’essai comporte trois séquences. Il commence par une présentation générale du contexte de mondialisation et de ses révolutions techniques. Il propose ensuite un état des lieux de la France. S’interrogeant, enfin, sur la capacité du système institutionnel à y répondre, il établit pour finir une liste de "cinq grands défis de la transition " :
Recoller impérativement au peloton de tête de l’innovation ;
Maintenir un tissu vivant dans les secteurs "traditionnels" modernisés.
Gérer la restructuration territoriale permanente ;
Déployer les potentialités d’une économie des services productive et qualifiée ;
Engager et réussir la transition énergétique et écologique.
A l’issue du vaste tour d’horizon proposé dans ce livre, « quatre variables principales se dégagent : celle des modèles productifs émergents ; celle des schémas de mobilité ; celle celle des grandes options en matière d’organisation territoriale ; celle, enfin, des modèles politiques et des choix en matière de cohésion sociale (...) C’est de leur évolution combinée que dépendra la trajectoire globale de notre pays dans les décennies à venir ».
Certes, le territoire local reste-t-il investi de représentations et d’attentes paradoxales. Apparaissant néanmoins comme un espace privilégié où les formes concrètes de solidarités vécues peuvent être expérimentées, « le local peut être un extraordinaire vecteur de cohésion et de partage, de "solidarités volontaires" ou de "solidarités réflexives" ».
La crise n’invalide en rien, on le comprend bien, la pertinence de ces analyses très denses et de ces propositions élaborées. En fait, en renforce-t-elle, avant tout, la grande urgence.
Pierre Veltz, « La grande transition, La France dans le monde qui vient », Ed. Seuil, 2008, 262 p., 19 €



