Territoires en partage ...
Milton Santos (2000)

"Pour une autre globalisation"

"de la pensée unique à la conscience universelle"

1er 2001 par Traduction J-Yves Martin

- Présentation de Maria de Conceição Tavares [1]

Ce nouveau livre de Milton Santos traite de la globalisation comme fable, comme perversité et comme possibilité ouverte au futur d’une nouvelle civilisation planétaire.

Les acteurs les plus puissants de cette nouvelle étape de la globalisation se réservent les meilleurs morceaux du Territoire Global et laissent les restes pour les autres. Mais la grande perversité dans la production de la globalisation actuelle ne réside pas seulement dans la polarisation de la richesse et de la pauvreté, dans la segmentation des marchés et des populations soumises, ni même dans la destruction de la Nature. La nouveauté atterrante réside dans la tentative empirique et symbolique de construction d’un espace unipolaire de domination. La tyrannie de l’argent et de l’information, produite par la concentration du capital et du pouvoir, ont aujourd’hui une unité technique et une convergence sans précédents dans l’histoire du capitalisme.

Son caractère globalement destructif finit cependant par être contradictoire, conduisant à la résistance des parcelles croissantes de l’humanité à partir de leurs « lieux » distincts. Le vieil optimisme du grand géographe brésilien reparaît, en relation aux villes, comme espace de liberté pour la culture populaire et d’opposition à la culture médiatique de masse, comme espace de solidarité dans la lutte de ceux « d’en bas » contre la crise provoquée par ceux « d’en haut ». La vision d’une nouvelle horizontalité dans la lutte des opprimés contre la verticalité des oppresseurs est frappante et stimulante, en ce qu’elle conduit à une nouvelle Utopie.

Il se produit ainsi, dit-il une nouvelle centralité du social qui constitue la base d’une nouvelle politique. La majorité écrasée ne peut pas « consommer l’Occident globalisé » dans ses formes pures (financière, économique et culturelle), ce qui augmentera la résistance à la domination ultralibérale et consumériste propagée par les grandes organisations de communication de masses. A l’aliénation, tend à se substituer une nouvelle conscience, une nouvelle philosophie morale, qui ne sera celle des valeurs mercantiles mais plutôt celle de la solidarité et de la citoyenneté.

L’unification de la technique et des normes instrumentales pourra servir alors, dialectiquement, de tremplin, pour une nouvelle humanité, pour de nouvelles valeurs symboliques qui dans leur interfécondation et leur propagation ouvriront les chemins d’une nouvelle civilisation planétaire. L’histoire universelle sera alors celle de notre humanité commune et non celle des dominateurs.


Note de lecture

Dans ce livre Milton Santos rassemble articles le journaux, conférences et entrevues dans un ouvrage de réflexion et de combat sur la globalisation, où , sans renoncer à la rigueur scientifique du géographe, il s’inscrit clairement dans le camp de la pensée critique.

Son point de départ est une relecture des origines techniques et politiques du phénomène de la globalisation, en tant que présentation idéologique d’un présent pervers, mais avec l’horizon d’un futur qui pourrait être prometteur. Son point d’arrivée est la conviction que « face à ce qu’est le monde actuel, les conditions matérielles sont déjà là pour que s’impose la grande mutation désirée, mais son destin dépendra comment disponibilités et possibilités seront saisies ou non par la politique. La globalisation actuelle n’est pas irréversible ».

Le livre comporte donc deux volets :

-  un diagnostic critique des transformations contemporaines, centré sur les espaces verticaux des oppresseurs et des profiteurs, soumis à la finance globale ;
-  et un pronostic optimiste qui envisage une « autre globalisation », dans les territoires horizontaux et alternatifs des pauvres et des opprimés.

Pour lui, il y a aujourd’hui trois mondes en un seul : le premier est celui tel qu’on veut nous le faire voir ou croire : celui de la globalisation comme une fable ; le second tel qu’il est : celui de la globalisation comme perversité ; et le troisième, tel qu’il pourrait être : celui d’une autre globalisation.

- La fable perverse de la globalisation

Ceux qui souscrivent à l’interprétation hégémonique en vigueur, privilégient les aspects économiques de la seconde « grande transformation du XXe siècle. Selon eux , il s’agit d’une conséquence nécessaire et sans appel des transformations technologiques qui, ajoutées à l’expansion des marchés, détruisent les frontières territoriales et saccagent les projets économiques nationaux, entraînant une réduction obligatoire de la souveraineté des Etats. A partir de là, la globalisation économique elle-même et la force des marchés provoqueraient une homogénéisation progressive de la richesse par le moyen du commerce non faussé et de la liberté complète de circulation des capitaux privés, ce qui devrait, pour finir, conduire l’humanité dans la direction d’un gouvernement global, une paix perpétuelle et une « démocratie cosmopolite ».

Le problème, comme le démontre Milton Santos, est que cette fable perverse est niée par les faits avec insistance, ne serait-ce que parce que les conséquences sociales et économiques du processus réel de globalisation sont complètement distinctes, selon le territoire et le pouvoir des États.

La globalisation n’est pas une imposition technologique, mais bien davantage un phénomène purement économique, qui englobe seulement de nouvelles formes de domination, de stratégies et d’imposition victorieuse d’intérêts déterminés, tant au plan international que dans l’espace interne des États nationaux.

Comme le dit Milton Santos, l’histoire « la globalisation actuelle est perverse, fondée dans la tyrannie de l’information et de l’argent, dans la compétitivité, dans la confusion des esprits et dans la violence structurelle, accélérant la mort de la politique faite par l’Etat et l’imposition d’une politique commandée par les entreprises ».

Le territoire de la finance est celui de la fragmentation : « Dans le monde de la globalisation l’espace géographique gagne de nouveaux contours, de nouvelles caractéristiques, de nouvelles définitions. Et, aussi, une nouvelle importance, parce que l’efficacité des actions est étroitement liée à leurs localisations. Les acteurs les plus puissants se réservent les meilleurs morceaux du territoire et laissent le reste aux autres ».

- Une résistance croissante pour un nouveau monde possible

En dépit de tout, ce cadre ne retire rien à l’optimisme du grand géographe brésilien. Le caractère pervers et les effets destructifs de la globalisation, selon Milton Santos, iront en générant des résistances croissantes des « espaces banals » et horizontaux où se trouve la grande masse du peuple, contre les espaces intégrés, verticaux et excluant des flux globalisés de l’argent et de l’information.

Il souligne le rôle des pauvres dans la production du présent et du futur. C’est dans ces espaces – où se développent les quartiers et les cultures populaires – que, selon lui, se tissent les bases d’une nouvelle utopie globalitaire, qui devra être citoyenne et démocratique : «  Nous sommes convaincus que le changement historique en perspective proviendra d’un mouvement du bas vers le haut, ayant comme acteurs principaux les pays sous-développés et non pas les pays riches ; les déshérités et les pauvres et non les opulents et les autres classes obèses ; la pensée libre et non le discours unique. Les pauvres ne se rendent pas et découvrent chaque jour des formes inédites de travail et de lutte ; la semence de la compréhension est déjà plantée et le pas suivant est sa floraison en attitudes d’inconformisme et, peut-être, de rébellion ».

Au contraire de ce que se dit, ce n’est pas « la fin de l’histoire », elle commence à peine. Les conditions existent qui peuvent « permettre l’implantation d’un nouveau modèle économique, social et politique qui, à partir d’une nouvelle distribution des biens et des services, conduise à la réalisation d’une vie collective solidaire et, passant de l’échelle du lieu à celle de la planète, assure une réforme du monde, par l’intermédiaire d’une autre manière de réaliser la globalisation ».

Por uma Outra Globalização - Do Pensamento Único à Consciência Universal , Ed. Record, Rio de Janeiro, 2000.

[1] Jaquette de couverture


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