| Le philosophe français Félix Guattari fait une intéressante distinction entre territoire et ce qu’il nomme « l’espace lisse ». Ces concepts révèlent la préoccupation récente de comprendre les nouvelles et toujours plus complexes problématiques inscrites dans les formes par lesquelles la société modèle et organise l’espace dans lequel elle se reproduit. Pour Guattari, le territoire englobe un « ordre de subjectivité individuelle et collective », la possibilité que les groupes manifestent des articulations territoriales de résistance, en contraposition à « l’espace lisse », homogénéisant, imposé par l’ordre social et politique dominant. Bien que sans développer explicitement ces idées, en relation à l’espace, sur lequel la géographie traditionnelle travaille, son ouvrage Micropolitique – Cartographie du désir, souligne également, ne serait-ce que dans son seul titre, des questions d’importance sans égale pour le géographe. Rompant avec la posture appauvrissante qui marque de longue date les ruptures théoriques radicales intervenues dans la géographie, nous relevons un désir relativement commun du géographe de sauvegarder ses racines et d’assimiler la diversité avec laquelle le nouveau se manifeste, cherchant ainsi des réponses plus consistantes et moins simplificatrices aux nouvelles questions qui s’imposent à travers de l’ordonnancement de l’espace et du territoire. En ce sens, l’incitation représentée par les autres chercheurs sociaux et les philosophes comme Guattari introduit ou stimule des problématiques « alternatives » que la géographie doit aider à résoudre. Au-delà de l’approche traditionnelle de l’organisation économique produite par sa division territorial du travail, il est nécessaire de reconnaître que l’espace superpose à cette fonction productive, et parfois de manière encore plus prégnante, une fonction politico-disciplinaire et symbolique. Des philosophes comme Foucault, Castoriadis et Baudrillard, malgré leur divergences méthodologiques, peuvent indiquer des chemins importants pour que se développe une géographie du caractère disciplinaire et/ou symbolique des espaces. Des affirmations comme celle de Mario Pontes, se référant à la « nouvelle géographie » comme « vedette des sciences humaines modernes » surprennent sans doute encore bien des géographes. La vérité est que la géographie, au moins au Brésil, n’est pas encore suffisamment consciente de l’importance, toujours plus grande, acquise par les processus de transformation de l’espace, courant le risque de voir les autres chercheurs sociaux incorporer d’une manière plus efficiente son objet traditionnel d’étude. L’importance des « rugosités » (terme du géographe brésilien Milton Santos) ou des « malaises » (dans le langage de Guattari ) représentée par l’influence de l’ordre spatial dans la direction des processus sociaux est une évidence chaque fois plus incontestable. Tout politique, y compris, doit avoir conscience, aujourd’hui, de la nécessité de connaître les principes élémentaires de la géographie politique - soit pour mieux manœuvrer ses réduits électoraux, soit pour comprendre les stratégies plus amples du jeu (géo)politique. A côté du courant majoritaire de géographes encore engagé autour de théories universalisantes, simplificatrices, presque toujours, mais encore ainsi dotées d’un pouvoir explicatif remarquable pour bien des questions (notamment d’ordre économique), se posent aujourd’hui de nouvelles exigences théoriques, capables de répondre à la dynamique multiple et fragmentaire de l’espace social. Il semble clair que les formes de la manipulation de l’espace ne jouent pas seulement un rôle décisif pour la réalisation des stratégies politico-économiques dominantes. Elles peuvent également correspondre à la base d’une formulation de propositions minoritaires de vie sociale commune et un référentiel indispensable pour l’articulation et/ou la préservation d’identités collectives différenciées. Ainsi, dans une ère où la « géofinance » (Goldfinger, 1986) volatilise les espaces dans une mobilité prétendument illimitée du capital, l’espace n’en perd pas pour autant tout sens. A côté d’une géopolitique globale des grandes entreprises pointent des « micropolitiques » capables de forger des résistances mineures – mais pas moins remarquables – en lesquelles des territoires alternatifs tentent d’imposer leur propre ordre, encore minoritaires et anarchique, c’est vrai, mais peut-être pour cela même embryons d’une nouvelle forme d’ordonnancement territorial qui commence à être généré. Guattari et Rolnik (1986) affirment que « l’objectif de la subjectivité capitalistique est de réduire tout à une tabula rasa. Mais cela n’est pas possible, même dans les pays capitalistes développés ». Surgissent, donc, des mouvements sociaux qui tentent d’imposer leur spécificités dans diverses échelles territoriales, depuis la quotidienne, au niveau du quartier (les « mouvements communautaires »), jusqu’à celle que la géographie a l’habitude de dénommer régionale, pour laquelle Guattari cite les « formes de subjectivité collective » des mouvements régionalistes, les « luttes comme celle des peuples breton, basque et corse ». Cette configuration de « contre-espaces » à l’intérieur des ordres sociaux majoritaires a besoin d’être étudiée, soit à l’échelle des relations quotidiennes, soit à des échelles plus larges, car c’est dans ce jeu de contrapositions que peut être divisé et intensifié un nouvel arrangement spatial, dirigé par une base démocratique qui permette la confrontation des identités, comme la floraison permanente d’une diversité libératrice. |
| Traduction : J-Y Martin |
Rogério Haesbaert
Territoires alternatifs
Editora Contexto (EdUFF) 2002
mercredi 5 octobre 2005 par Traduction J-Yves Martin
Introduction : article publié à l’origine dans Jornal do Brasil, Rio de Janeiro, le 21 mars 1987.
Traduction J-Yves Martin
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