Territoires en partage ... "Alter-Géo" V.0.2
Un article pour "La Pensée" n°319 3ème trimestre 1999

Mondialité et identités

Reterritorialiser la citoyenneté

1er 1999 par Jean-Yves Martin

Résumé : La mondialisation/globalisation économique, actuellement en cours sous l’égide du capitalisme, si elle met effectivement surtout en cause les territoires des Etats-nations, ne provoque pas pour autant, malgré certaines affirmations un peu aventurées, la "fin des territoires". Parallèlement, la poussée identitaire actuelle ne peut être seulement réduite à une simple réaction de repli ethnique, religieux et/ou culturel, même si cette dimension existe souvent et conduit parfois à de sanglants conflits. Dans une situation générale de fragilisation des appartenances territoriales et de volatilité des allégeances idéologiques, la dynamique de quête identitaire, sous réserve de sa "mutabilité" et de sa "culture critique", pourrait bien être, au-delà la crise actuelle du politique, à l’origine de la reterritorialisation en archipel d’une citoyenneté rénovée.

MONDIALITÉ et IDENTITÉS

La crise de la politique comporte une dimension géographique par trop négligée. La mondialisation en cours provoque conjointement, et à toutes les échelles, le creusement des inégalités socio-spatiales et une fragmentation des territoires qui ne signifie cependant pas pour autant leur "fin". L’exclusion massive est ainsi le fruit de ségrégations socio-territoriales aggravées. La citoyenneté traditionnelle y a perdu des repères devenus moins pertinents. Les idéologies spatiales d’échelle unique en vogue - du mondialisme au localisme, en passant par le néo- "régionalisme" européen - ne rendent cependant que très imparfaitement compte d’appartenances multiples et d’allégeances sociales et idéologiques désormais plus volatiles et diversifiées. Pour reterritorialiser le politique il devient surtout urgent, face aux risques, de refonder la citoyenneté à partir du lieu afin, tout à la fois, de renouer le lien social et de redonner du sens.

I - MONDIALISATION ET "FIN DES TERRITOIRES".

Avec la mondialisation capitaliste, la mise en cause généralisée des territoires scellerait, du même coup, la fin du politique. Mais, sous la formule un peu rapide de « fin des territoires », c’est en fait surtout le « principe de territorialité » appliqué aux Etats-nations qui est ainsi ébranlé. La crise de la politique garde cependant une dimension territoriale qui n’est donc pas forcément celle qui est ainsi désignée.

a - "Fin des territoires" ou fragmentation spatiale aléatoire ?

Pour Bertrand Badie, qui a étudié cette "fin des territoires", la cause serait d’ores et déjà entendue : « fondement incontestable de la survie et de l’affirmation des Etats, le concept de territoire est cisaillé par les flux transnationaux, de plus en plus surclassé par la sophistication des techniques de communication. Inadapté aux données nouvelles de l’économie, impuissant à ordonner la prolifération contemporaine des revendications identitaires, ébranlé par les progrès du multiculturalisme, il est dépassé par les poussées de la mondialisation qui prétend unifier les règles, les valeurs et les objectifs de l’humanité tout entière » ( Badie, 95, p. 13). Mais, ce qui est ainsi décrit, c’est plutôt la faillite du "principe de territorialité", tel qu’il est habituellement associé au modèle de l’ État -nation. D’abord nés, définis et établis en Europe, ils ont ensuite été exportés dans le monde entier, via l’impérialisme colonial, où ils perdurent, avec plus ou moins de bonheur et de réussite, au-delà même de la décolonisation.

Cet affaissement du principe "stato-national" de territorialité ne doit pas masquer, bien au contraire, qu’il existe cependant bien d’autres formes de territorialisation, à d’autres échelles. Ce qui se passe en fait c’est que « si l’idéologie de la mondialisation en rajoute sur la fin des territoires et le temps zéro, on observe également un mouvement de recomposition fort instable » (Mongin, 98, p. 211). Par conséquent et en réalité « ce que l’on nomme "globalisation" économique participe d’un phénomène de fragmentation du monde et d’un morcellement spatial », alors que dans le même temps «  ce que l’on nomme, dans un autre langage, "exclusion" témoigne d’un processus inégalitaire qui entame les territoires et déchire les espaces à tous les niveaux (déchirures internes aux nations, aux régions, aux continents, voire entre continents et régions)". (idem, p. 26-27). Si l’on veut bien se référer, par exemple, aux descriptions de géographes comme Olivier Dollfus ( « La mondialisation », 1997), il apparaît aussitôt que « le langage géographique qui accompagne celui de la mondialisation économique est révélateur d’une fragmentation spatiale croissante, mais aussi du caractère éphémère et fragile des espaces qui accèdent au développement » (Mongin, p. 60-61). La crise actuelle des économies de l’Asie Pacifique, alors que ces N.P.I. étaient encore il n’y pas si longtemps présentés comme le modèle à suivre pour l’ensemble des PVD, témoigne éloquemment de cette réalité. « Ainsi, le scénario d’un monde en voie de déterritorialisation - sentiment qui se nourrit du rôle pris par l’immatériel, l’incorporel, le capital financier - se double de celui d’une reterritorialisation aléatoire » (Idem, p. 62).

La mondialisation, si elle provoque sans aucun doute une crise du principe de territorialité appliqué aux Etats-nations, n’a donc certes pas pour conséquence de rayer de la carte toute forme de territorialisation. Ce que nous apporte justement d’original la géographie, c’est la complémentarité et la combinaison des échelles. Ne considérer ainsi que l’échelle nationale, même si c’est pour en décréter l’évanouissement, c’est ainsi s’enferrer dans l’un de ces "territorialismes" à une seule échelle, que la pensée moderne utilise et manipule si volontiers : le mondialisme, l’européisme, le néo-régionalisme, le localisme, etc. Mais il semble que le but de l’idéologie de la "fin des territoires" soit précisément surtout d’apporter de l’eau au moulin de la fin du politique.

b - "Fin des territoires" = fin du politique ?

Il semble d’abord assez évident que « quand l’idée d’une fin des territoires l’emporte, le politique ne peut que proclamer son impuissance : ayant perdu son cadre, il est désorienté » (Mongin, p. 124). Une telle affirmation n’est évidemment pas sans justification : « l’exclusion renvoyant à la division, qui juxtapose des territoires comme les pièces d’un jeu de patience ou d’un puzzle, l’absence de rapport et de lien l’emporte sur l’idée de la confrontation ou de conflictualité. La fragmentation des territoires brise les ressorts du conflit politique qui exige l’inscription sur un territoire commun » (Idem, p. 202 ; voir également Veltz, 1996 ).

Cependant, avec les territorialités, il s’agit pourtant moins d’un puzzle que d’un kaléidoscope. En France tout particulièrement, le débat sur les territoires (Cf. le dossier de la revue Projet n°254, "La dynamique des territoires",1998) a toujours beaucoup de mal à s’extraire des cadres d’un pavage politico-administratif qui se veut à la fois cartésien et girondin : communes, cantons, arrondissements, départements, régions, territoire national... Or, une telle approche, qui fixe et rigidifie les subdivisions territoriales, ne cerne cependant que très imparfaitement les territorialités réelles, si on veut bien admettre qu’elles puissent être définies comme l’ensemble des modalités et des pratiques individuelles et collectives, pluridimensionnelles, à la fois matérielles et idéelles, d’appropriation multiformes de l’espace géographique ( Di Méo, 1996).

Ce qui est tout aussi bien en cause dans la mondialisation, avec l’éclatement des territorialités vécues, individuelles et collectives, c’est donc la multiplicité des appartenances, l’évanescence des obédiences idéologiques et la volatilité des allégeances citoyennes. C’est ce que décrit ainsi Bertrand Badie qui voit donc lui-même, on peut le constater, bien au-delà de la "fin des territoires" et de la seule mise en cause du principe de territorialité : «  La prolifération actuelle des allégeances nouvelles, alliée à la crise de la relation de citoyenneté, ébranle le principe de territorialité et favorise l’avènement d’un ordre socio-politique fragmenté et d’une souveraineté éclatée. L’importance croissante des solidarités communautaires, l’essor des réseaux sociaux brisant les espaces publics tendent à redonner la priorité aux liens personnels sur les constructions territoriales. La banalisation des allégeances multiples - nationale, subcontinentale, religieuse, ethnique, économique, voire associative - réintroduit des formes de construction sociale où, de plus en plus, des autorités différentes se superposent et coexistent au sein d’un même espace social, rognant bien souvent jusque sur les droits de l’État-nation ». ( Badie, p. 33). C’est de cette manière, poursuit-il, que « se déploie un autre monde de solidarités, d’identités et d’espaces qui retient le quotidien de la vie individuelle et de la vie sociale et qui ne rencontre que très rarement la territorialité officielle. Tel est le fondement de cette crise territoriale du monde où des logiques sociales et culturelles ne cessent de contrarier et de défaire l’universalisation du principe de territorialité. Ce long processus destructeur crée des tensions, suscite des bricolages, mais conduit aussi à des conflits sans cesse plus nombreux, sans cesse plus violents » ( Idem, p. 70).

Il est donc légitime que l’analyse d’une telle situation nourrisse finalement « un leitmotiv inquiet qui s’accompagne d’une interrogation : sur quelle base reprendre une action politique quand on se complaît a enterrer toute référence à un État territorial unifié ? » (Mongin, p. 80).

II - TERRITORIALITÉS ET « STRATÉGIE DE L’IDENTITÉ ».

L’idéologie de la « fin des territoires » s’associe volontiers à celle des menaces du « repli identitaire ». Mais, là encore, il serait un peu trop rapide et simple de réduire l’incontournable quête identitaire contemporaine à l’unique dimension de l’affirmation d’ identités fatalement intégristes, sectaires et bellicistes. Au moins autant qu’en ce qui concerne les « race, nation et classe », les identités territoriales sont donc à classer dans les « identités ambiguës » ( Balibar et Wallerstein, 1997). On ne peut en négliger d’autres caractéristiques assurément moins négatives.

a - Les ambiguïtés du discours identitaire

Négation des identités territoriales par la mondialisation capitaliste d’une part, exacerbation des territorialités identitaires, de l’autre, contribuent chacune pour leur part à la conflictualisation du monde.

Dans l’approche dominante de la mondialisation « l’idéologie capitaliste s’accompagne de l’hypothèse d’une disparition des identités, de toutes les scories historiques et de tous les archaïsmes culturels qui freinent la réussite économique ou plus simplement l’accès au marché mondial » (Mongin, p. 47). C’est aussi sa manière de faire du passé table rase, en décrétant aussi bien, mais également en vain, après la fin de l’histoire, celle de la géographie.

Avec l’extension mondiale du principe de territorialité qui tenait l’État-nation pour une donnée universelle « la question identitaire était a priori réglée par l’institution de la citoyenneté : allégeance première et supérieure à toutes les autres, celle-ci réglait naturellement tous les comportements de l’individu au sein de l’espace public ». Mais au moment même de sa généralisation ce principe semble bien avoir épuisé une bonne part ses potentialités, et « le débat identitaire apparaît ainsi davantage comme une conséquence que comme une cause de la crise qui frappe le politique » (Badie, p.101-102).

On ne peut non plus ignorer que la territorialité « construit social par essence, tient son efficacité à sa capacité de dissimuler son origine humaine pour en faire une donnée de nature ». Dans cette opération de camouflage le discours identitaire a su opportunément trouver l’appui de la vieille géographie déterministe et naturalisante des correspondances (Retaillé,1997). « Les discours identitaires s’en saisissent pour étendre au territoire la qualité indiscutable d’attribut naturel de l’identité revendiquée. La stratégie qui en dérive est claire et de plus en plus répandue : à une identité doit correspondre un territoire » ( Idem). Elle devient ainsi la justification a posteriori de l’hyper-fragmentation territoriale du monde.

Il n’en reste cependant pas moins que, malgré tout, en tant qu’ « ensemble des stratégies utilisées par l’individu et les groupes pour se définir par rapport aux autres, la problématique de l’identité ménage fort heureusement sa part de liberté à l’action humaine. . Elle rejaillit inévitablement dès lors que les communautés politiques se relâchent Fortement mythifiée, elle se distingue pourtant par l’intensité de l’engagement et de la mobilisation qu’elle réclame aux individus qu’elle intègre » (Badie, p. 101-102) . Encore faudrait-il que toute cette énergie soit mieux orientée, dans un sens plus positif et constructif.

b - Une autre "stratégie de l’identité"

Or, précisément, la stratégie identitaire exclusiviste n’est heureusement pas la seule qui soit envisageable. Le philosophe tunisien Fati Triki en considère une tout autre, en s’interrogeant d’abord initialement ainsi : « pourquoi se poser le problème de l’identité si l’on sait que la mondialisation de l’économie, de la culture et des modes de vie a donné naissance à un mouvement de transnationalisation qui, de plus en en plus, institue des ensembles géopolitiques de plusieurs nations ? La cause identitaire n’a-t-elle pas produit un repli sur soi, un chauvinisme dangereux et des actions exclusives parfois sanglantes ? ». ( Triki, 98, p.13). Pourtant sa propre « stratégie de l’identité » se veut, malgré tout, un essai sur la "dialectique de l’identité et de la mondialité". Il se fixe pour objet « la mise en débat des aspects stratégiques de l’identité comme moyen de se préserver des dangers potentiels de la mondialisation et comme manière intelligente de persévérer dans son être sans se replier sur soi » ( Idem, p. 18). Son essai se veut ainsi un instrument de débat pour contribuer à renouveler les conceptions de l’identité. Il met dans ce but en question « un certain nombre d’idées qui sont opératoires dans notre manière de maîtriser le monde comme la modernité, la tradition , l’identité, la liberté, la démocratie, la critique, la culture (...) la mondialité, etc. » ( p. 133). Selon lui la redéfinition de ce glossaire « est une nécessité parce qu’il nous est impossible de participer à la compréhension du nouvel espace où nous vivons, espace de communication vivant et universel, cyberespace selon le terme de Pierre Lévy, par des concepts archaïques et des savoirs désuets » ( Idem ).

Pour lui « l’identité ne veut nullement dire repli sur soi ; elle est nécessairement une interaction avec tous les éléments de l’environnement national et international et un positionnement dans les champs géopolitiques du monde » ( Idem, p. 35-36). « Elle est l’enjeu d’une dialectique épineuse de la solidarité des acteurs sociopolitiques et de leurs conflits incessants dans les différentes pratiques individuelles et collectives » ( Idem, p. 36). Dans cette optique « la rationalité de l’identité au niveau politique se scinde en deux dispositifs dans son rapport à la modernité : l’identité comme processus d’intégration maximale de l’individu dans les rouages du pouvoir, et l’identité comme forme de subjectivation, comme constitution de soi, comme souci de soi pour reprendre un terme cher à Michel Foucault » ( p.37). D’après lui c’est bien dans ce sens qu’ « il y a actuellement un peu partout, une revendication de l’identité propre, de la personnalité unique, de l’affirmation de soi avec ses sentiments, ses goûts, ses styles de vie, ses croyances, en un mot la revendication de son intimité. L’aspect stratégique de l’identité réside effectivement dans la lutte contre l’identification politique et l’uniformisation des modes de vie » ( p. 38-39).

Si Fathi Triki insiste ainsi sur l’analyse conceptuel de l’identité, c’est « pour montrer qu’il y a , dans cette nouvelle définition, la présence de cet écart du passé, de l’affirmation de la différence et de l’altérité, de telle sorte que l’identité ne sera plus perçue comme repli sur soi, une mêmeté et un rejet de l’autre » (p.39). Dans ces conditions , dit-il, « l’identité n’est pas un fixisme mais une potentialité de changement sans altération » (p. 29). Il attire aussi l’attention sur ce point essentiel : « l’identité n’est pas seulement une constance à soi : elle est aussi mutabilité et possibilité d’acquérir des éléments nouveaux ». Elle doit donc impérativement reposer sur une culture critique, celle qui seule « permet à un peuple de vivre son identité sans renfermement et sans repli sur soi » ( p. 124). C’est elle qu’il faut nécessairement « développer pour qu’on puisse s’adapter et participer activement à la mondialisation ». C’est bien ainsi qu’une telle culture critique « participe de la mutabilité de notre identité pour la sauver du repli identitaire », car, « sans la puissance de la critique, le peuple perd son identité et s’aliène dans le dogmatisme et le fanatisme » ( idem).

Loin de se résigner aux dérives intégristes et exclusivistes il indique enfin que « la dialectique du maître et de l’esclave montre en fin de compte que c’est dans la lutte et par la lutte que l’homme arrache son identité et sa liberté (...) Les hommes libres, parce qu’ils sont capables de confronter la mort et de risquer leur vie, acquièrent leur identité ; les autres parce qu’ils se soumettent à la vie, s’oublient dans l’indifférence » (p. 31).

En conclusion, F.Triki souligne finalement que « l’affirmation de l’identité n’est plus à considérer comme repli sur soi, isolement, négation et attitude réactionnelle, mais une manière de se positionner dans le monde, qui, en réactivant le retour à soi, prend en compte à la fois la mutabilité de l’environnement et l’être-à-venir de l’homme » (p. 135). « J’ai soutenu dans ce livre, dit-il, qu’il faut développer, dans nos sociétés, la liberté, la culture critique, la rationalité et la raisonabilité pour pouvoir nous maintenir dans la modernité. Sans démocratie, sans la puissance de la raison critique, sans raisonabilité, l’identité se transforme en identitarisme, l’islam en islamisme et l’idéologie en totalitarisme ». C’est bien là une nécessité pour l’émergence « d’une identité dynamique fondée sur la constance à soi, la mutabilité et le respect de l’autre » ( p.136).

Ainsi, malgré tous les obstacles qui semblent s’y opposer, il importe d’éviter une vision trop unilatéralement négative de la quête identitaire contemporaine qui est bien en rapport avec la crise généralisée des territorialités. Dans son ambiguïté foncière, elle a néanmoins sa part de légitimité, mais il faut assurément rester très attentif aux circonstances et aux modalités dans lesquelles elle s’exprime afin d’éviter toutes ces dérives dont on mesure bien les risques.

III - QUELLE RETERRITORIALISATION DU POLITIQUE ?

Loin d’être seulement obnubilé par les effets les plus pervers de la mondialisation, il conviendrait donc aussi d’en mesurer toutes les potentialités alternatives qui vont, à l’inverse, dans le sens de la mobilisation protestataire et de la contestation du nouveau désordre mondial bien établi. Les possibilités semblent bien réelles et concernent aussi bien les mouvements sociaux territorialisés que l’espace de la citoyenneté proprement politique.

a - La dynamique protestataire

Pour Bertrand Badie, qui postulait pourtant d’abord, nous l’avons vu, la « fin des territoires », force est malgré tout de souligner aussi « la volatilité des constructions identitaires qui, ont souvent une origine et une fonction protestataire contre un ordre politique doté de performances, de légitimité ou de capacité distributive limitées ». Pour lui, elle renvoie nécessairement à « une sociologie de la volatilité identitaire qui appartient, pour l’instant, au monde des tabous » ( Badie, p. 106). Cet aspect, et on comprend facilement pourquoi, fait évidemment l’objet d’une occultation, sinon d’une censure, de la part de l’idéologie de la mondialisation.

Il faut pourtant bien envisager une contrepartie inattendue de la globalisation capitaliste, car « derrière les vertus prêtées au marché et à la dérégulation [et] au-delà des professions de foi abolissant les frontières stato-nationales, se dissimule de plus en plus mal un autre usage segmentaire de l’espace qui contribue à redéployer des politiques de domination et donc, inévitablement, des processus de protestation et de violence. A nouveau, le territoire renaît à travers une curieuse mutation qui le métamorphose d’instrument de pouvoir en instrument de contestation ». Il n’en demeure pas moins cependant que dans un tel environnement « tous les moyens sont bons : alliant le territoire à la religion et à de multiples sources de solidarité, la dynamique protestataire mêle de façon anarchique le national, voire le nationaliste, l’international et le transnational, à l’instar des mouvements anti-FMI, des émeutes contre la faim ou toutes formes de contestation globalisante qui se déploient dans les pays du Sud. L’usage du territoire est alors libéré de toute grammaire : aussi est-il imprévisible, contradictoire, plural ». ( Badie, p.185). Il n’en reste cependant pas moins que « la crise de la territorialité transforme les données de la solidarité. Face aux tensions nées du développement et aux échecs politiques et économiques qui l’accompagnent, apparaissent ainsi des identifications nouvelles ou renouvelées, souvent militantes, fréquemment protestataires, créant des communautés d’affrontement et de mobilisation » (p. 228).

L’ État se trouve ainsi pris dans des contradictions socio-spatiales nouvelles face auxquelles il « risque de perdre sur tous les tableaux : la dissolution des logiques territoriales amoindrit sa souveraineté et lui impose de nouvelles obligations ; mais, à mesure que ses soutiens se déterritorialisent, les contestations qu’il doit essuyer ont tendance, pour leur part, à garder une dimension territoriale » ( p. 248). Alors que les classes dominantes se transnationalisent, il doit en effet affronter, dans une situation de relative faiblesse, la spatialisation des luttes des nouveaux mouvements socio-territoriaux populaires, comme c’est, par exemple le cas au Brésil, avec les MSU (Mouvements Sociaux Urbains) et le MST ( Mouvement des travailleurs ruraux Sans-terre ).

Il devient ainsi et en partie possible d’établir un lien nouveau entre identités populaires et contestation et, sans doute, « la quête identitaire est-elle probablement destinée à demeurer longtemps dans l’espace de la contestation. On peut donc admettre qu’elle restera encore l’un des échos inattendus de cette déréglementation des allégeances qui dérive de la mondialisation » ( Idem, p. 256).

b - Renouer le fil du politique

Mais, au-delà de ces cas encore très embryonnaires de mouvements socio-territoriaux populaires, protestataires et reterritorialisants, il reste le problème de la dimension politique proprement dite, dont la crise a déjà été soulignée. Pour Olivier Mongin, avec « ce double mouvement de reterritorialisation et de ségrégation [ qui ] accompagne l’expansion du capitalisme contemporain, la question du territoire apparaît centrale pour reprendre le fil du politique et ne pas céder à l’hypothèse de sa disparition » (Mongin, 98, p. 211).

Ici encore, le problème ne peut être trop rapidement ramené et réduit à une seule et unique échelle, fût-ce celle de l’Etat-nation. Aussi, « le débat porte moins sur la nation, sur son dépassement possible (ou non) que sur l’urgence de mettre en relation les niveaux d’agir s’offrant à des individus ballottés entre un universalisme de pacotille - celui de la culture de masse -, des revendications d’universalité encore bien utopiques et des tensions « localistes ». Quand domine la tendance à la fragmentation, sur le plan tant du langage que du territoire, il ne faut pas céder à ce mouvement. Un effort de fédération des mots et des espaces doit désormais présider à l’action (...) ». Pour répondre à ce besoin urgent de citoyenneté ressourcée, il convient de tirer aujourd’hui une nouvelle leçon de l’héritage politique de la Cité grecque : « Depuis les Grecs, la politique a toujours eu à voir avec des architectures, des espaces des places et des territoires. Aujourd’hui, plus que jamais, nous devons devenir des architectes de la politique, consolider des « places » où le langage politique puisse être énoncé, où logos et polis aillent de pair. Le brouillage des langues, la tentation des idéologies antipolitiques est la rançon d’un manque d’espace où parler et délibérer ». Selon lui, « renouer avec le politique implique de recréer un territoire du politique ne cédant ni à la tentation du repli ni à l’esprit cosmopolitique ». Il en souligne d’ailleurs aussi l’urgence, car s’il en était « autrement, le brouillage contemporain favorisera moins un retour du politique que son exacerbation, sa surchauffe, un durcissement convergeant avec la manière du Front national ». (Mongin, p. 226-227). Face à la crise de la politique, il devient, en effet, urgent de recréer un nouveau territoire pour la citoyenneté.

c - « Pratiques en archipel » et territoire-citoyen.

Les propositions en ce sens commencent d’ailleurs à prendre plus de consistance. Christian RUBY propose, par exemple, en ce sens « dix remarques sur une disposition à une parole en archipels » ( in : Raison présente, 1998 ). Il estime d’abord que « l’affliction et le désenchantement qui menacent le citoyen des sociétés contemporaines, dites postmodernes, ne résultent pas seulement de la réfraction en lui de conditions sociales et politiques objectives. Certes, ces conditions - et la distorsion imposée entre espoirs et réalités - accentuent d’autant un regard sur les choses qui hésite entre le scepticisme et le dégoût. Mais l’absence de pensée et de philosophie politiques capables de favoriser l’imagination d’un futur et l’enthousiasme pour sa réalisation, de même que l’absence de discussions politiques, ont plus de poids encore sur cette affliction, ainsi que sur la fragilité qui en résulte. S’étonnera-t-on, dès lors, que le citoyen ne perçoive dans le monde aucune forme particulière susceptible d’être transformée, et qu’il est rendu muet, sauf à se déployer dans le ressentiment ? Invitons, par ces dix remarques, à une recherche multipolaire attachée à ressaisir les moyens d’une parole et d’une action commune entre les citoyens » (Ruby, 98, p.53).

Il estime que cette construction d’un nouvel espace de la citoyenneté doit s’inscrire dans un cadre répondant à la qualification d’archipel : « sur son terrain propre, qui n’est pas celui d’un isolat à envisager, la notion d’archipel constitue, plutôt une autre façon de thématiser une dynamique de paroles et d’actions, la superposition de la multiplicité des relations sociales en un individu et les façons d’agir au sein de ces relations » (p.58). Il s’en explique ainsi : « par ce philosophème, archipel, évoquons donc plutôt la détermination d’une conduite commune à tenir (universalisation de nos actions), distribuée en une multitude de pratiques organisées (régionales et momentanées). Dans le contexte qui est le nôtre, cette notion délimite exactement un ensemble de pratiques diversifiées, et la justification des efforts d’échanges qui lui est liée [...] des actions et des paroles destinées à promouvoir des formes sociales nouvelles ( et non pas à la mode) ». Selon lui, et en se référant aux thèses de Jürgen Habermas, en « poursuivant de telles stratégies., chaque citoyen est à même de découvrir successivement l’ampleur et la portée collective des actions entreprises. Toutes proportions gardées, il s’agit bien d’enjeux semblables à ceux dont beaucoup parlent lorsqu’il évoquent le réveil de la citoyenneté grâce à une nouvelle emprise de l’argumentation et de la discutabilité dans l’espace public, et le deuxième âge de la démocratie, du moins comme hypothèse de travail portant sur la vivacité du corps politique démocratique contemporain » (p. 58-59).

Pour donner un nouvel élan à la politique, il conviendrait donc de procéder à un tel effort de reterritorialisation du politique, « en archipel ». On n’aura pas été sans remarquer combien les perspectives ainsi tracées convergent avec les initiatives du P.C.F. que celui-ci dénomme, quant à lui, "Espaces-Citoyens".

Conclusion provisoire

La mondialisation n’est donc pas seulement à l’origine d’une inéluctable « fin des territoires ». La poussée identitaire ne doit pas être unilatéralement réduite à un repli sectaire générateur de conflits et d’ épurations ethniques. La dialectique des identités et des territorialités, si elle fonctionne sous l’égide d’une culture critique, n’est pas inéluctablement synonyme d’intolérance et d’intégrisme. C’est à ce prix que se profile une issue à la crise de la politique qui se situe dans la perspective d’une reterritorialisation « en archipel » à partir de lieux nouveaux de citoyenneté. Elle seule semble d’ailleurs véritablement capable de mettre un frein à d’autres reterritorialisations du politique, à hauts risques, qui se déroulent actuellement.

Bibliographie sommaire

Bertrand BADIE, La fin des territoires, essai sur le désordre international et sur l’utilité sociale du respect, Coll. L’espace du politique, Fayard, 1995.

Etienne BALIBAR et Immanuel WALLERSTEIN, Race, nation, classe - Les identités ambiguës, La Découverte/Poche, Sciences humaines et sociales, 1997.

Guy DI MEO (Dir.) , Les territoires du quotidien, Géographie Sociale, L’Harmattan, 1996.

Olivier DOLLFUS, La Mondialisation, La bibliothèque du citoyen, Presses de Sciences Po, 1997.

Jacques LEVY, L’espace légitime, sur la dimension géographique de la fonction politique, Presse de la Fondation nationale des Sciences Politiques, 1994

Olivier MONGIN, L’après 1989, les nouveaux langages du politique, Hachette-Littératures, 1998.

Revue PROJET, La dynamique des territoires, n°254, Juin 1998.

Denis RETAILLÉ, Le monde du géographe, Presses de Sciences Po, 1997.

Christian RUBY, « Des pratiques en archipel », in Revue : Raison Présente, n°126, 2ème trimestre 1998.

Pierre VELTZ, Mondialisation, Villes et Territoires, l’économie d’archipel, Economie en Liberté, PUF, 1996.


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