De même les déclarations répétées du candidat PT de "tenir les engagements internationaux du Brésil" semblent restreindre d’emblée les marges de manœuvres nécessaires pour corriger les effets sociaux désastreux des 7 Plans d’Ajustement Structurels imposés au pays par le FMI depuis 1983.
Dans les premiers mois de 2003, la volonté politique de faire ou non la réforme agraire constituera sans nul doute un test de la capacité du nouveau gouvernement à répondre aux attentes populaires les plus clairement exprimées depuis des années. Les dernières semaines de la campagne et les suites de la victoire donnent déjà certaines indications à ce sujet.
Les occupations-invasions ... argument polémique de la campagne électorale Dans le programme du gouvernement de la coalition, au chapitre "Croissance, Emploi et Inclusion Sociale", il est clairement indiqué que "la réforme agraire est un instrument indispensable d’inclusion sociale, dans un pays de forte concentration des revenus comme le notre". Il est également souligné que "l’instrument central de l’obtention des terres pour la Réforme Agraire sera l’expropriation d’intérêt social, selon les termes de la Constitution Fédérale ». Au cours de sa campagne Luiz Inacio "Lula" da Silva a souvent affirmé qu’il était "possible de faire une réforme agraire sans une seule occupation ou violence, parce que nous avons 90 millions d’ha. de terres disponibles dans le pays". Pour cela, "il faut, disait-il, suivre la Constitution", pour atteindre les objectifs "de soutenir et de créer des coopératives" ; de "défendre l’agriculture familiale" ; et de rendre celle-ci "compatible avec l’agriculture d’entreprise".
Dans cet esprit, le 7 septembre, Lula rencontrait les grands éleveurs de l’ABCZ, à Uberaba (Minas Gerais), pour leur promettre une réforme agraire "intelligente". Cette association n’avait pourtant pas ménagé ses critiques au PT pour ses liens avec le MST. Comme les éleveurs l’interrogeaient sur la manière dont ce gouvernement réagirait aux "invasions" de terres, Lula affirma qu’il n’y en aura plus, "parce qu’elles ne seront plus nécessaires". Selon lui, "il n’y aura plus de morts dans des affrontements entre sans-terre et fazendeiros si son gouvernement sait promouvoir une réforme agraire intelligente" .
Au lendemain de cette rencontre la direction nationale du MST déclara de son coté qu’elle ne pouvait garantir la fin des occupations à un éventuel gouvernement Lula. Et même s’il affirmait que son élection était "l’unique chance" de faire une réforme agraire "sans aucune occupation de terre", "nous ne saurions lui assurer une telle trêve". Certes, soulignait-elle, parmi les candidats, Lula était le "mieux préparé à réaliser un programme de réforme agraire", mais s’il est "l’allié des mouvements sociaux, comme le nôtre, il reçoit l’appui de représentants de l’oligarchie, ce qui pourrait rendre plus difficile l’inévitable affrontement avec les latifundistes".
| MST : Lettre au peuple brésilien et au président Lula (6 Novembre 2002) |
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| « Nous sommes convaincus (…) qu’un autre Brésil est possible où nous pourrons tous bénéficier enfin d’une vie digne et heureuse.
Un Brésil plus juste et plus égalitaire est possible. L’heure en est venue ! » |
| Coordination nationale du MST, Caruaru (Nordeste), nov. 2002. Source : Info-Terra, nov.2002 |
Cela n’empêcha pas le MST d’annoncer, le 10 septembre, son engagement officiel en faveur de Lula. "Le MST va s’engager, car il est important d’élire Lula dès le premier tour". L’intéressé commente ainsi ce ralliement : "Je trouve ça très bien. Le Brésil tout entier sait que le MST travaille pour moi". Quant à la réforme agraire dit-il, "elle sera faite autour d’une table de négociation". J.Amorim, dirigeant du MST indique pourtant que l’engagement pour la victoire de Lula n’exclut aucunement des occupations de terres. Si elles n’avaient pas eu lieu jusqu’alors, c’est parce que ce n’était pas la période : "les actions programmées pour novembre seront réalisées indépendamment du résultat des urnes. S’assurer du MST est facile", ajoute-t-il : "il suffit de faire la réforme agraire !"
Invasions-Occupations : trêve ou non ?
Fin octobre, à la veille du deuxième tour, J.P.Stédile, coordinateur national du MST, s’exprime sur l’hypothèse d’une trêve des occupations en cas d’élection de Lula. "Le MST est un mouvement social autonome des gouvernements, partis et églises et il a sa propre logique de fonctionnement", dit-il. "Que les occupations de terres puissent continuer ou non dépend de multiples facteurs". Ce qu’il attend avant tout d’un gouvernement Lula, c’est "l’accélération du rythme de la réforme agraire". Mais, "s’il y a encore beaucoup de régions de grandes superficies improductives et beaucoup de travailleurs sans terre, alors, évidemment, il y aura des occupations". Il estime qu’avec "un gouvernement populaire les problèmes évolueront de manière plus rapide". Mais "ceci n’implique ni accord (avec le PT), ni trêve. Et ne se décide pas dans des réunions". Compte tenu des ambiguïtés de sa campagne, la victoire de Lula laisse donc persister bien des doutes dans les esprits. Début novembre, à la veille d’une réunion officielle de sa coordination nationale, à Caruaru dans l’État du Pernambouc, des sons de cloches différents se font encore entendre au sein du MST. Pour J.Amorim, de la direction nationale : "le gouvernement Lula est le nôtre, que nous avons aidé à faire élire et que nous allons aider à se former parce que le rêve de la réforme agraire peut aller en se concrétisant". Les invasions de terres ne seraient donc plus à l’ordre du jour, et il laisse même entendre que les sans-terre pourraient accorder une trêve de trois mois au président élu. "La première priorité du mouvement est l’installation immédiate de 100.000 familles dans les campements (acampamentos) dans tout le Brésil".
De son coté, G.Mauro, autre dirigeant du MST, déclare cependant que ce mot "trêve" ne figure pas dans le vocabulaire du mouvement" et que s’il doit y avoir des occupations sous le gouvernement Lula, "elles ne doivent pas être comprises comme un affront au nouveau président, mais comme un affrontement au latifundio". De la part du MST, "il y aura négociation, participation, et dialogue avec l’actuel gouvernement". Il affirme que "jusqu’à présent, la lutte avait lieu sur deux fronts : contre le gouvernement fédéral et contre le latifundio. Désormais, l’ennemi principal sera le seul latifundio". A l’issue de trois jours de débats internes, les violons sortent un peu mieux accordés. La Coordination Nationale du MST rend publique une lettre-manifeste : "Au peuple brésilien et au président Lula" (voir encadré). Ce recalage du discours du Mouvement s’accompagne d’une reprise des critiques au pouvoir sortant. G.Mauro reproche ainsi à F.H.Cardoso d’avoir fait "une réforme agraire à l’envers". Car, s’il prétend avoir installé 300.000 familles et exproprié 10 millions d’hectares dans le pays, "dans la même période 1 million de petits agriculteurs perdaient leurs propriétés et 2 millions de personnes restaient sans emploi dans les campagnes (...) le gouvernement de F.H.C. a porté un énorme préjudice aux mouvements sociaux. Nous avons l’espoir que le gouvernement Lula sera un gouvernement qui ne combattra pas ces mouvements".
| LA PAGE DES OCCUPATIONS DE TERRE EST-ELLE TOURNÉE ? |
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| La diminution du nombre d’occupations ne signifie pas que la question agraire a été réglée. Ceci n’est qu’une illusion créée par la politique néolibérale de « Nouveau Monde Rural », qui cherche à diminuer les occupations par leur criminalisation. Les Sans-terre ont formé des campements (acampamentos) au bord des routes, le seul endroit où ils peuvent encore rester sans être emprisonnés, bien qu’encore stigmatisés par l’impossibilité d’être installés [au titre de la réforme agraire]. C’est ainsi que les sans-terre construisent une « géographie du bord des routes », faite d’un « espace perdu, encore que public » qui se situe entre les latifundios et les routes [une bande de 50 mètres de large de part et d’autre des routes fédérales appartient à l’Etat]. C’est pour cette raison que la Commission Pastorale de la Terre a commencé, en 2001, le relevé de ces campements pour que nous ayons une idée exacte de cette triste réalité que le « Nouveau Monde Rural » persiste à méconnaître. En analysant les données relatives aux manifestations, si on compare les années 1999-2002, nous observons que le nombre des personnes qui ont participé aux manifestations de lutte pour la terre et pour résister sur la terre, a augmenté de 142.000 en 1999, à 285.000 en 2000, atteignant 479.000 personnes en 2001. Nous sommes sans aucun doute face à l’une des plus grandes manifestations populaires. |
| Bernardo Mançano Fernandes : géographe, professeur-chercheur de l’UNESP (São Paulo), Président de l’AGB (Association des Géographes Brésiliens) : A ocupação de terra é página virada da história ? , CPT, 2002, portal CCP. |
Toutefois, le MST n’est pas convié, le 7 novembre 2002, à une rencontre avec l’équipe du nouvel élu destinée à fixer les grandes lignes du Pacte Social, thème central de la campagne de Lula, à laquelle étaient invités des entrepreneurs, et écartant d’autres mouvements sociaux que le MST.
Ce n’est que le lendemain que G.Mauro a été reçu séparément - un peu moins d’une heure - par José Dirceu, président national du PT, dans les locaux du Comité de Campagne de Lula, à São Paulo. A cette occasion , G.Mauro déclare que le MST est disposé à participer au Pacte social. Il rappelle alors que "bien que le gouvernement Lula soit en faveur de la réforme agraire, il n’appartient pas à la direction du Mouvement de décider s’il doit y avoir des occupations".
Réforme agraire et / ou Projet Faim- Zéro ?
Au cours de cette rencontre, José Graziano da Silva, membre de l’équipe de transition de Lula, et coordinateur-exécutif du Projet Faim-Zéro, a invité le MST à apporter, en y participant, son aide au programme qui semble bien devoir être l’une des principales priorités du président élu : "Le MST peut contribuer à la distribution des rations alimentaires de base (cestas basicas), et au-delà de surveiller cette distribution, en faisant une évaluation de la situation dans les campements (acampamentos)". Même si Dirceu a reconnu la capacité des sans-terre à mobiliser la société autour de ce plan Faim-Zéro - en disant : "Le MST peut jouer un rôle d’importance dans le volontariat pour aider au programme, parce qu’il est le meilleur dans la mobilisation civile" - G.Mauro a indiqué quant a lui pour le MST : "nous n’allons pas lâcher prise sur nos objectifs. Ce sont eux qui donnent sa substance au mouvement et c’est pour eux que nous avons créé le MST. Si nous avons un gouvernement qui donne la priorité aux expropriations et à un projet de développement de l’agriculture, nous n’avons aucun doute que la réforme agraire va avancer de manière significative et les conflits diminueront".
Dans l’immédiat, le MST cherche plutôt à intensifier les occupations au cours des dernières semaines de l’année 2002, qui sont aussi celles de la fin du gouvernement F.H.Cardoso. V.Reis, du MST de l’État de São Paulo annonce ainsi que "d’autres occupations allaient avoir lieu jusqu’au 31 décembre. Nous les avions arrêtées pour planifier des actions que maintenant nous allons mettre en pratique, pour la défense des milliers de familles qui ont faim et ne peuvent plus attendre. Je pense que nous serons entendus, ce qui n’était pas le cas par le gouvernement actuel.. G. Mauro présente cette relance des occupations comme la réponse à cette surdité : "sur les ressources destinées à la réforme agraire cette année [2002], seuls 35% ont été utilisés. Sur les 60.000 familles qu’on avait promis d’installer, seules 35.000 l’ont été. Et le million de familles qui s’étaient inscrites dans les bureaux des Postes, dans l’attente d’une installation, a été totalement oublié". Dans la négociation qui s’est ouverte avec l’équipe de transition, le MST met ainsi sur la table la révocation immédiate de la Mesure Provisoire du gouvernement sortant, qui rendait indisponibles pour la réforme agraire, pendant deux ans, toutes les terres occupées, et qui a beaucoup contribué à la chute des occupations. Mi-novembre la presse brésilienne commence donc à donner des précisions sur les prochaines mesures de réforme agraire, mais en titrant : "Lula annoncera une réforme agraire de fort impact pour contrer le MST". Peu après sa prise de fonction, en janvier prochain, Lula devrait ainsi annoncer rapidement l’installation, en peu de mois, d’une partie importante des 100.000 familles de sans-terre qui se trouvent actuellement dans des campements (acampamentos) consécutifs à des occupations. La mise au point du détail de ce plan occupe alors l’essentiel du temps de l’équipe de José Graziano da Silva, coordinateur du plan Faim-Zéro. Ce plan devrait bénéficier des soutiens et des apports financiers d’institutions internationales comme la Banque Interaméricaine de Développement (BID), de la Banque Mondiale et de la FAO, liée à l’ONU.
Selon l’agronome Gerson Teixera, président de l’ABRA (Association Brésilienne de Réforme Agraire), proche du PT, le financement se présenterait ainsi : "En accord avec les calculs officiels, les ressources nécessaires pour pérenniser l’installation sont d’environ 9.000 Réais par familles et de 9.500 Réais pour mettre la propriété de cette famille dans une situation de production". Selon ses calculs, avec un peu moins de 2 milliards de Réais, le nouveau gouvernement réussirait à installer les 100.000 familles de sans-terre qui sont dans des acampamentos. "A partir de la seconde récolte, dit-il, ces propriétaires entreront dans le circuit du marché et pourront être pris en compte dans le programme Faim-Zéro pour l’agriculture familiale". Toujours selon les comptes de G.Teixera - et ceux de G.Mauro du MST - le pays dispose 2 millions d’hectares de terres nécessaires "pour installer les 100.000 sans-terre des campements. Le Brésil a environ 90 millions de terres agricoles potentiellement disponibles, notamment dans des latifundios improductifs. "Entre 1999 et 2001, dit Teixera, environ 5 millions de personnes ont quitté la campagne. Il y a beaucoup de terres disponibles pour la réforme agraire".
* Jean-Yves Martin, géographe, membre du Comité de rédaction d’Info-Terra (Frères des Hommes). Dernier ouvrage paru : " Les Sans-terre du Brésil, géographie d’un mouvement socio-territorial ", l’Harmattan, 2001.


