Revue : La somme et le reste n°28 février 2018

Etudes lefebvriennes / réseau mondial

Jeudi 15 février 2018, par Jean-Yves Martin // Henri Lefebvre

Présentation, par Armand Ajzenberg,et Sylvain Sangla. « Ce nouveau numéro de La somme et le reste est consacré à l’espace et à l’urbain, avec essentiellement des textes provenant de nos amis lefebvriens brésiliens (ce qui confirme la vitalité des études lefebvriennes dans ce pays notamment à São Paulo). Leurs auteurs mobilisent bien sûr les écrits lefebvriens sur la ville et l’espace mais aussi des textes comme Le manifeste différentialiste (qui mériterait une réédition à l’instar des autres ouvrages publiés chez Gallimard) ou Une pensée devenue monde, montrant ainsi l’interdépendance des concepts et des théories lefebvriens dans une œuvre dialectique dont on doit retrouver les mouvements d’ensemble sous peine d’en briser la cohérence et d’en réduire la portée. Un grand merci à Jean-Yves Martin pour sa relecture attentive des textes. Armand Ajzenberg passant le relais, après de méritoires années de travail lefebvrien, veuillez dorénavant, si vous souhaitez proposer des textes pour le prochain numéro de notre revue, contacter Sylvain Sangla. »

Sommaire et résumés :

Ricardo Baitz : Le travail de terrain en géographie urbaine : de la quantité à la qualité, ou des procédures formelles à l’implication et à la transduction.

Résumé : Le but de cet article est de présenter et discuter un instrument de terrain (implication) et un outil d’analyse (transduction) du point de vue de la géographie urbaine. On utilisera l’œuvre Sociologie et Géographie de Pierre George et le positionnement de Henri Lefebvre dans La production de l’espace. Il s’agit d’identifier le changement qualitatif que l’urbain a acquis au cours du dernier siècle avec l’essor de l’urbanisme, et la nécessité d’actualisation des outils analytiques pour son étude. Si l’axe constitutif de la pensée rationaliste formelle est basé d’une part, sur la séparation sujet-objet, et d’autre part sur les procédures mentales de l’induction et déduction, la formulation envisagée va conduire au déplacement vers des approches non formelles de déchiffrement du phénomène urbain : l’implication et la transduction.

Odette Carvalho de Lima Seabra : L’urbain est le sens historique de la société moderne.

Résumé : La relation entre le Marxisme et l’Urbanisation suscite une réflexion à propos de Marx et du marxisme considérant la théorie et le concept. Elle a comme base des œuvres séminales qui sont génératrices des grandes polémiques et controverses depuis plus d’un siècle. Le débat sur ces idées a fait passer successivement Marx pour un économiste, car il a fait une étude du capital ; pour un historien à cause de son étude du matérialisme historique ; pour un philosophe, à cause de son matérialisme dialectique, pour un politique, car il a fait référence aux thèses de la prise de pouvoir par la classe ouvrière, par la dictature, pour l’hégémonie du prolétariat. Cela est dû à diverses possibilités de réflexion et de questions que l’œuvre de Karl Marx contient. Essentiellement, cette œuvre est une critique de l’économie politique, de la philosophie (dans laquelle sont inclus l’histoire et les historiens) et de la politique.
Marx n’a pas fait référence à l’urbanisation moderne, ni même aux drames que nous vivons dans les grandes métropoles contemporaines ; cependant, sa construction théorique sur le passage de la manufacture à la grande industrie dans les relations que le capital engendre et reproduit dans le mouvement de la formation sociale, avec toutes les implications qu’il entraîne dans le plan de la vie civile et dans l’ordre juridique de l’État, précise quelques moments revêtant une grande importance pour comprendre les impasses ou les dilemmes de la société moderne sous l’angle du processus de l’urbanisation. La grande industrie depuis les débuts est le moteur de la mobilisation des populations de campagnes vers les villes. Elle est au cœur de la formation et de la croissance des métropoles modernes.

Amélia Luisa Damiani : (Dés)accords entre la géographie et l’urbain, la contribution d’Henri Lefebvre.

Préambule : Ce texte se définit par une volonté : aller à la rencontre de la Géographie, à partir d’une approche de la totalité de la connaissance, ce qui exige de la placer dans la périphérie de son acquis conceptuel. Cela ne signifie pas rejeter cet acquis, mais changer sa position dans le processus analytique et n’accepter qu’un détournement du lieu qu’il occuperait en cas de maintien de l’exclusivité de la Géographie. De plus, nous partirons d’une hypothèse sur le positionnement du travail intellectuel, sous les fondements des formes sociales capitalistes et sur une relation contradictoire avec l’urbain.

Jean Pires de Azevedo Gonçalves : Espace et paysage, ébauches pour l’étude de l’ « espace » et du « paysage ».

Résumé : Quand la géographie a ambitionné la condition de science, à la fin du XIXe siècle, a émergé le besoin de construire ses bases épistémologiques, deux tendances opposées, tel un vrai tournant, ont guidé des projets nationaux distincts, représentés par deux écoles très justement désignées par les termes déterminisme et possibilisme. Avant, la géographie « classique » était l’auxiliaire de l’entreprise expansionniste des États absolutistes, constituant leur superstructure féodale et ayant sa matrice originelle à la Renaissance. De ce fait il en ressort une tradition de connaissance géographique adéquate à son époque et, donc, de nature universelle, naturaliste et humaniste. Face au cadre de spécialisations qui caractérise la modernité, la géographie, qui jusqu’alors n’a été qu’un prologue des sciences, a cherché à se situer dans le champ des sciences humaines135, en se limitant, toutefois, à justifier idéologiquement le colonialisme de la transition du laissez-faire au capital monopoliste, d’un point de vue soit mercantiliste (Ratzel), soit libéral (La Blache).L’importance de l’opposition de ces deux tendances dans le sens de justifier les idéaux nationaux des puissances impérialistes n’est pas une thèse bien admise par l’histoire de la pensée de la géographie, à cause de l’écart temporel et de l’orientation réactionnaire dominante ; aujourd’hui, on cherche à la relativiser à travers l’argument exclusivement méthodologique. En fait, il ne s’agit jamais de méthode, mais d’idéologie au service de l’État. La géographie moderne est née en fonction des États nationaux et elle n’a été que le dépôt de théories scientifiques dont beaucoup étaient racistes et soutenaient l’hégémonie européenne. Dans ce contexte colonialiste, le déterminisme a conçu un programme féodal belliciste afin de justifier des stratégies géopolitiques dans le contexte du capitalisme financier naissant, tandis que le possibilisme s’est engagé dans la globalisation du libre marché. Deux sous-concepts peuvent en ressortir : l’espace (politique) et le paysage (travail).

Marcio Rufino Silva : De la différence et du différentialisme : pour une critique de l’homogénéisation.

Introduction : Cette démonstration s’ouvre en rapportant une curieuse polémique qui a eu lieu entre 2010 et 2011, concernant le projet d’installation d’une station de métro, dont la ligne se trouve encore, en juillet 2016, en discussion dans les institutions du gouvernement de l’État de São Paulo, au Brésil. Le Métro de São Paulo, dont l’extension des lignes, souhaitée par beaucoup de gens et, également, réalisée à pas lents dans son rythme, annonça, en mai 2011, qu’il avait été décidé de supprimer la Station Higienópolis du projet de la ligne 6 – Brasilândia – São Joaquim.180 Peu de temps après la sortie de cette annonce sous la justification que l’ « Associação Defenda Higienópolis » [Association Défense d’Higienópolis] avait recueilli 3.500 signatures afin de presser le gouvernement pour la suppression de la station, il y a eu une forte réaction négative, surtout parmi les soi-disant réseaux sociaux de l’internet. Ces réactions ont réanimé la déclaration qu’une habitante du quartier Higienópolis181 aurait faite à la presse en août 2010, dont le contenu est le suivant :
« Je n’utilise pas le métro et je ne l’utiliserais pas. Cela [l’installation de la station de métro] mettra fin à la tradition du quartier. Avez-vous déjà vu le genre de personnes qui restent autour des stations de métro ? Des toxicomanes, des mendiants, des gens différentiés... »

P.-S.

PDF - 1.2 Mo

Répondre à cet article