"Manifeste pour une géographie environnementale"

Réquisitoire à charge et plaidoyer pro domo

Lundi 24 juillet 2017, par Jean-Yves Martin // Apocalypse No !

Géographie, écologie et politique : quelles relations ? Ce "Manifeste" est d’abord un procès à charge contre la géographie académique française accusée en sorcellerie "écolosceptique". Il ambitionne ensuite de la refonder comme "géographie de l’environnement" des années 2010, sans proposer pour autant un tout nouveau paradigme. A l’inverse, pour finir, l’accumulation des références aux "occasions manquées" des passeurs de l’écologie en géographie depuis un siècle, de Reclus à Lovelock, montre que la problèmatique n’est pas si nouvelle. Elle ne justifie pas en tout cas une hégémonie écologiste "post-déterministe" sur l’ensemble d’une géographie riche de sa diversité, sinon de sa visibilité..

"Premières charges" du réquisitoire

Cherchant à reconsidérer les rapports entre géographie, écologie et politique, cet ouvrage collectif issu d’un colloque entend rien moins que refonder - entre Toutatis et l’hypothèse Gaïa - la géographie française, en se conformant au modèle unanimiste du GIEC. Sous son titre de « Manifeste pour une géographie environnementale », il s’agit de combattre le « sceptre de l’écoloscepticisme qui hante la pensée politique française », ce qui est rien moins qu’évident, constatant plutôt l’exact inverse. Dans cet objectif, il requiert à charge contre la géographie académique française – contre l’ouvrage « Le ciel ne va pas nous tomber sur la tête (2010) – et revisite pro domo, en sa faveur, certaines des « occasions manquées » d’une géographie environnementale depuis un siècle.

Les directeurs de l’ouvrage, Denis Chartier et Estienne Rodary, décèlent un climat de changement dans la question des rapports entre géographie, écologie et politique. Issu d’un colloque universitaire sur ce sujet en 2012, jusqu’où ce livre traduit-il un tournant écologique de la géographie universitaire ? Dans leur introduction en forme de pamphlet, peu académique, au ton péremptoire, les co-directeurs de l’ouvrage estiment que, selon eux, « la géographie française a été et reste très largement réticente à aborder les idées environnementales. Quand la discipline ne mène pas une entreprise résolument écolosceptique, elle se cantonne à une analyse apolitique des problématiques que pose l’environnement » et se refuserait ainsi « à assumer un rapprochement avec l’écologie et la politique ». Pour corriger, sous l’étiquette d’un Manifeste, cette « résistance historique de la géographie française », avec l’objectif affiché de « construire les politiques de l’Anthropocène » - malgré « les débats justifiés que le terme suscite » - ils définissent sept orientations, pas si nouvelles, pour une géographie environnementale qui soit en même temps : cosmopolitique, post-déterministe, des rugosités, située, de la justice, sensible et « du lâcher prise ».

Ce livre se veut surtout une réplique aux écolosceptiques en général (Ferry 1992, Gauchet 2000, Allègre 2010 et Bruckner 2011), mais davantage encore aux géographes de la Société de géographie et à leur ouvrage collectif « Le ciel ne va pas nous tomber sur la tête » (Brunel et Pitte, 2010), qualifié « d’entreprise résolument écolosceptique ». C’est la cible privilégiée et explicite du colloque et de ses Actes qui constituent ce livre. Leur tort ? Ces « grands scientifiques », « tentent de nous rassurer sur notre avenir en démontrant la falsification scientifique à l’œuvre dans le discours climatique » ! En réponse, « face aux écolosceptiques qui nous rassurent sur notre avenir [serait-ce un crime ? L’alarmisme est-il de rigueur ?], face également au ventre mou de la discipline », l’ambition des co-directeurs de l’ouvrage est rien moins que « de faire œuvre de pertinence heuristique tout en questionnant la réticence flagrante de la géographie française à problématiser son rapprochement avec l’écologie et la politique ». Il s’agit ainsi « de repenser la géographie à la hauteur de cette interrogation dans une unanimité rappelant les rapports du GIEC (groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat) ». Le modèle est fixé, même si l’unanimisme n’est pourtant pas un gage assuré de scientificité. Et force leur est pourtant d’admettre que les rapports du GIEC « présentent un profond déséquilibre entre le détail des analyses biogéographiques et la superficialité des études à caractère économique et politique », sans préciser toutefois exactement dans quel sens….

Retours vers le futur : impasses ou jalons ?

A la lecture intégrale du livre, les contributions publiées apportent quelques nuances à ces propos liminaires aussi tranchés. Pas dans les « premières charges » (sic) [chapitres 1 et 2] qui pointent les limites de la géographie anti-écologiste, et fixent le créneau de la géographie alternative de l’environnement entre Toutatis et Gaïa (Lovelock, 1979). Pour C.Grenier, si « la géographie est marginale » aujourd’hui, ce serait « la faute du discours anti-écologiste de quelques géographes français ». Pour leur répliquer, il conviendrait de revenir non seulement à Darwin, mais également à Malthus - passant outre au "malthusianisme" - dont il vante toute l’actualité, via le Rapport Meadows (1972). Il faudrait aussi reprendre la notion de "genre de vie" trop rapidement rejetée comme "désuète" par les géographes anti-écologistes, dans leur « déni de la crise écologique », alors qu’elle pourrait être le cadre tout trouvé de la mesure de "l’empreinte écologique"

Pour conforter l’idée et le constat d’un train environnemental raté par la géographie française, les auteurs s’efforcent de réécrire, cas par cas, une histoire des « occasions manquées » et de revisiter la galerie des pionniers, "passeurs" oubliés ou méconnus. Intervenant d’emblée en terrain hostile, P. Pelletier explique pourquoi Élisée Reclus a choisi la géographie et non l’écologie. Il souligne que « compte tenu de certaines tendances réactionnaires de l’écologisme actuel, la pensée mésologique du géographe anarchiste Reclus est à redécouvrir ». Selon lui, tout en évoquant la "mésologie", qu’il assimile finalement à une sorte d’ "éthologie", ou, dirait-on de nos jours, à "l’écologie humaine", dans le sens précis du terme [l’adaptation du corps humain au climat], Élisée Reclus préfère le terme et le concept de "géographie sociale" ».

Au-delà du cas de Reclus, Patrick Matagne revisite ensuite ceux d’autres « passeurs » - tels que Flahault, Ratzel et Surell - à propos du paysage comme tentative de lien entre écologie et géographie, dans l’entre-deux-guerres, qui débouche alors également sur un échec. Aujourd’hui, « le paysage – objet commun - se présente comme une nouvelle opportunité de rapprochement entre l’écologie et la géographie, en favorisant une problématisation des liens entre « nature » et « société » ». La géographie doit-elle devenir une discipline écologique ? La question se pose tout aussi bien entre l’écologie et l’économie.

La géographie de l’animal est une nouvelle fois, pour Farid Benhammou, l’occasion de mettre en évidence « l’avant-gardisme d’ Élisée Reclus ». Mais, dans de la géographie physique, comparée à la géomorphologie, la biogéographie « est réduite à la portion congrue ». Pourtant l’ouvrage synthèse de Marcel Prenant « Géographie des animaux » (1933) est incontournable. Bien qu’alors haut dirigeant du PCF, « son travail sur les animaux n’est pourtant ni idéologiquement marqué ni politiquement orienté ». Il y « parle de la réduction d’aire de certains animaux (baleine, éléphant, lion, loup, ours…) résultat des pratiques humaines d’exploitation ou d’éradication ». Son travail est « intéressant à la fois pour les approches scientifiques de l’époque, dominées par un naturalisme rigoureux, qu’il décrit, mais aussi pour les manques concernant les relations sociétés-milieu (ou environnement) qu’il révèle. » A l’époque la distinction sémantique entre milieu et environnement n’est pas encore faite.

Jean Brunhes (1910 et 1925), avec ses « faits d’occupation destructive » s’inscrivant dans des processus irréversibles « d’usure et de détérioration du monde, ainsi que William Bunge (1971), géographe radical américain, avec « sa critique géobiologique du capitalisme », proposant un « cadre d’analyse où la vie biologique des individus et les inégalités sociales et spatiales ne font qu’un ». Il faut y ajouter Carl Sauer qui reprend le concept d’exploitation destructrice, en la référant aux conséquences de la révolution industrielle et de la colonisation. « Moraliste sceptique », il critique de l’impérialisme et l’ethnocentrisme occidental, « en décalage avec les idées dominantes de son époque, il apparaît bel et bien aujourd’hui comme un géographe précurseur de l’écologie contemporaine ».

Dans un tel « retour vers le futur » des précurseurs, il faut même remonter finalement jusqu’à Marx, dont la relecture rigoureuse par John Bellamy Foster (« Marx écologiste », 2011) « montre que la question environnementale traverse l’ensemble de l’œuvre du penseur allemand, du vol de bois en passant par l’épuisement des sols et par sa théorie complexe du "rift métabolique" ville-campagne. Il est avéré que Marx, bien que fondamentalement moderne, s’intéressait aux processus d’économie destructrice de son temps ».

Tous ces nombreux passeurs ne sont-ils donc que des « occasions manquées », ou bien des jalons dans le rapprochement entre géographie, environnement et politique ? Pour les auteurs, « chacun à leur manière, ils représentent des modalités évincés de notre imaginaire disciplinaire qui peuvent contribuer à la structuration d’une possible et souhaitable géographie politique de l’environnement à la française ». A condition de ne pas les considérer a priori comme autant d’échecs (« occasions manquées »), mais comme d’authentiques jalons précurseurs dont la somme finit par faire une tendance qui ne date pas des années 2000 ou 2010.

Une comparaison avec la « political ecology » du monde anglophone, conduit à une affirmation sans démonstration : « un certain nombre des changements générationnels et disciplinaires clés ne relèvent pas seulement de changement de paradigme tels que les a définis Thomas Kuhn ("La structure des révolutions scientifiques", 1983), mais aussi du contexte social plus large dans lequel s’inscrivent les idées et les savoirs ». Justification d’un évitement épistémologique qui dispense de définir plus précisément en quoi consiste exactement la mutation scientifique défendue par l’ouvrage, s’il en est une.

Des années 1970 aux années 1990, des géographes américains « épousant la théorie marxiste » critiquèrent aussi bien les descriptions positivistes, que le tournant quantitiviste, que ce soit en géographie culturelle ou en géographie régionale. En géographie physique, des biogéographes, climatologues et géomorphologues ont fourni une base solide pour l’interprétation des préoccupations environnementales et se « firent les défenseurs de causes liées à leurs recherches ». Parmi les nombreux exemples évoqués dans l’ouvrage, Michael Watts montra par exemple en 1983 « que les famines du Sahel n’était pas dues à la sécheresse ou à l’incapacité d’innover, mais à un défaut d’accès à la nourriture et à un Etat distant et indifférent. Il s’appuyait largement sur l’anthropologie marxiste française (Godelier, Meillasoux, Dupré, Rey etc.) pour théoriser les sources de la vulnérabilité des populations rurales ». Or, est il reconnu que les agendas de recherche universitaire « peuvent aussi, exclure des voix anticapitalistes plus radicales. Au sein de l’Université, d’autres formes de pressions (publier ou obtenir ou conserver un poste) font que l’engagement politique, dont le militantisme environnemental ou anti-néolibéral, peut comporter des risques. » Ces deux types d’engagement peuvent-ils être confondus, l’orientation environnementale - surtout si elle s’inscrit dans l’unanimisme des rapports du GIEC - fait-elle courir plus de risque que l’engagement radical antilibéral, même s’il faut faire la part aux États-Unis du "radicalisme de campus" (Jean-Pierre Garnier) qui ne tire pas toujours à conséquence.

Politique(s) d’une géographie radicale

Dans sa contribution, David Blanchon examine l’apport de la « radical political ecology » anglophone à travers la question de l’eau et les « water studies ». Il souligne les apports des géographes tels que David Harvey et son éco-marxisme (Justice, Nature and the Geography of Difference, 1996), et Erik Swyngedouw qui reprend la notion de métabolisme, déjà utilisée par Marx dans Le Capital (voir : Marx écologiste, John Bellamy Foster, 2011). Il est ainsi conduit à évoquer « les travaux d’un autre auteur français majeur, Henri Lefebvre », car Swyngedouw s’appuie sur la notion de « production de l’espace  » (Lefebvre, 1976) et, plus généralement, ses analyses sur le « droit à la ville », alors étendu au droit à l’eau, à un environnement sain, etc. Certains auteurs soulignent d’ailleurs que chez Lefebvre « la notion de droit à la ville n’est pas une notion conçue de manière étriquée comme le droit des gens à résider dans la ville. Au contraire, il s’agit du droit de tous d’être capables de participer à la fabrique de la cité ». Lefebvre dit explicitement dans La Révolution urbaine, 1970, que le droit à la ville c’est le « droit à la centralité » de tous, partout, même en périphérie(s). D’où la revendication du même type de droit pour tous de participer à l’élaboration des politiques non seulement de l’eau (The Right to the Water, 2012) , mais de toutes les « nouvelles raretés » générées, phase après phase, par le capitalisme.

D’où cette excellente conclusion de David Blanchon : « La radical politic ecology tend donc à repolitiser les questions techniques de l’eau [et autres raretés] au-delà de la simple gouvernance trop souvent réduite à un processus décisionnel d’experts et conçue comme une activité de coordination tentant d’apporter une solution consensuelle à un problème formulé par ces mêmes instances de coordination. La repolitisation des questions de gestion signifierait de considérer les problèmes locaux par l’intégration des différents besoins, par la prise en compte des diverses revendications et par l’organisation de débats contradictoires publics pour parvenir à des décisions véritablement démocratiques ».

Pas sûr, cependant, que la "géographie environnementale" à visée hégémonique des consultants et experts patentés, intégrés aux rouages des processus de gouvernance consensuelle dans les technostructures à diverses échelles (EPCI, métropoles, ministères et agences (ADEME), UE, ONU/GIEC), aille toujours vraiment dans ce sens là.


Denis Chartier et Estienne Rodary (dir.), Manifeste pour une géographie environnementale : géographie, écologie, politique, Les Presses de SciencesPo, Coll. Développement durable 2015,440 pages, 25 €.