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GEOGRAPHIE CRITIQUE

Une pensée devenant monde

logo Henri Lefebvre, renaissance posthume
"Production de l’espace" et "critique de la vie quotidienne"

vendredi 18 avril 2008 par J-Yves Martin

Curieux destin pour Henri Lefebvre (1901-1991), philosophe français, marxiste, communiste, sociologue d’abord du monde rural pyrénéen, puis théoricien de l‘urbain et du droit à la ville.

S’il eut son heure de notoriété hexagonale, avec un "Que-Sais-Je ?" sur le marxisme (1948) qui fut un best-seller populaire, on ne saurait pourtant guère affirmer qu’il fut prophète en son pays.

Quasi oubliée ici, malgré certains efforts persévérants, son œuvre connaît actuellement une notoriété mondiale nouvelle qui devrait pourtant inciter à la revisiter. A l’heure de la dite "fin de l’histoire", qu’il avait pressentie, et de la mondialisation, dont il fut aussi un analyste pionnier, elle dévoile aujourd’hui toute son actualité et sa portée.

En France, alors que, comme tout le marxisme, Lefebvre est rigoureusement banni de l’université française, Rémi Hess, dernier doctorant de Lefebvre professeur à Nanterre, poursuit aux éditions Anthropos, la réédition érudite de ses principaux livres. Sa biographie, "Henri Lefebvre et l’aventure du siècle" (1988), fait toujours autorité. Armand Ajzenberg, du "Groupe de Navarrenx" - lieu de séjour de Lefebvre dans les Pyrénées - poursuit inlassablement, quant à lui, aux éditions Syllepse, ou dans la revue numérique "La Somme et le Reste (Etudes lefebvriennes, réseau mondial)" d’Espaces-Marx, si bien nommés, et par des participations collectives aux congrès bi-annuels d’Actuel-Marx, la divulgation des formes contemporaines de la pensée lefebvrienne.

Partout ailleurs dans le monde cette pensée est cependant bien davantage reconnue et étudiée.

Dans les pays anglo-saxons, chercheurs et universitaires, souvent géographes, britanniques (D.Harvey), canadiens (R.Shields, «  Lefebvre, amour & combat, dialectiques spatiales  », 1998) et américains (E.Soja, 1989 et 1996) ont redécouvert l’homme, exploré et analysé son œuvre immense et multiforme. Récemment, deux biographies intellectuelles sont venues s’y ajouter : en 2004, celle de Stuart Elden «  Pour comprendre Henri Lefebvre, la théorie et le possible  », suivie, en 2006, de celle de Andy Merrifield : «  Henri Lefebvre, une introduction critique  ».
Un livre collectif international paraît en ce mois d’avril 2008, sous le titre : " Espace, Différence, Vie quotidienne : lectures d’Henri Lefebvre ", aux éditions anglo-américaines Routledge. Dans un contexte anglophone, cet ouvrage, avec seize contributeurs, propose une « troisième constellation des lectures de Lefebvre » se projetant désormais au-delà des critiques “politico-économiques” de l’urbain (D.Harvey) et des “appropriations géographiques postmodernes” (E.Soja). Certains contributeurs viennent d’Europe : Allemagne, Suisse et Pays-Bas, où se prépare une double conférence internationale, en novembre 2008 à Delft, puis à l’automne 2009 à Zurich, intitulée : "Repenser théorie, espace et production : Henri Lefebvre aujourd’hui".

Au Brésil, c’est à travers Lefebvre que s’opère un véritable "retour de la dialectique". Les géographes urbains du LABUR de l’USP (Université de São Paulo), autour de A.F.A.Carlos, développent une géographie critique-radicale sur des bases résolument lefebvriennes.

C’est ainsi, ici et là, que son œuvre immense et multiforme, (re)trouve peu à peu sa cohérence, son unité, sa portée. Comme le souligne S.Elden : « Transposer l’œuvre de Lefebvre dans un nouveau siècle requiert à la fois un réexamen de ce qu’il a vraiment écrit, et une analyse de ce que à quoi son œuvre peut servir aujourd’hui ». Pour, en dépit d’une profusion assez disparate, mieux lui donner son unité et sa cohérence.

Cela passera immanquablement par une meilleure combinaison entre sa théorie de la "production de l’espace" et son appel à la "critique de la vie quotidienne". La "Production de l’espace" (1974), son ouvrage le plus abouti, est le résumé philosophique de toute une recherche. Il y est question non pas de considérer l’urbain comme la seule forme de vie moderne, mais la relation nouvelle entre le rural et l’urbain. C’est à la fois un ouvrage théorique et une étude des configurations spatiales, issu d’observations de terrain dans des lieux innombrables : Paris, les Pyrénées, le Canada et l’Amérique du Sud, l’Afrique du Nord, New York et le Japon. Quant à sa " Critique de la vie quotidienne ", il se plaisait à dire que c’était la chose la plus importante qu’il ait jamais écrite.

Son idée centrale de "production de l’espace" est désormais admise, sinon toujours vraiment comprise. Sa trilogie de l’espace - vécu, perçu et conçu - doit faire encore l’objet de réflexions et discussions, pour mieux articuler, dans leur différence, espace et territoire. Mais, ce qui reste encore trop négligé, c’est son analyse de la confluictualité inhérente à l’espace social, champ encore à peine entrevu des nouvelles luttes de classes. Lui pour qui « "changer la vie", "changer la société", cela ne veut rien dire s’il n’y a pas production d’un espace approprié. »

Selon le canadien Rob Shields la dialectique spatialisée et ouverte de Lefebvre offrirait ainsi la possibilité de trouver un dénominateur commun à des mouvements progressistes plutôt hétéroclites : "ses idées ont électrifiés non seulement une génération mais un siècle de la Gauche, et elles ont trouvé leurs marques pas seulement en France, ni même en Europe, mais également dans des communautés lointaines, quartiers populaires, des combats et des débats".

Henri Lefebvre, une pensée spatiale marxiste française qui devient monde sous nos yeux.

J-Y Martin

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