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GEOGRAPHIE CRITIQUE

Art populaire s’il en est

logo La chanson connait-elle bien sa géographie ?

dimanche 19 août 2007 par J-Yves Martin

"Continuons de faire confiance aux chansons. Elles savent tout sur le monde"
Jean Rouaud [1]

Si elle éreinte sans guère de ménagement la géographie scolaire traditionnelle, la chanson populaire exprime cependant bien l’évolution contemporaine des identités territoriales. Alors que l’image de la matière scolaire "géographie" qu’elles véhiculent n’est guère flatteuse, les chansons francophones font pourtant volontiers référence à tous les géo-types d’espaces et de lieux. Au-delà, cet art si populaire exprime, sans trop en avoir l’air, la dialectique permanente des identités et des territoires d’une société globalisée en quête d’elle-même.

-  L’image de la géographie dans les chansons

Au pied de la lettre, il peut évidemment s’agir de l’image de la géographie elle-même dans les chansons. Or, en tant que matière scolaire elle n’échappe évidemment pas ici à la stigmatisation frappant généralement partout ailleurs une discipline largement jugée ringarde et obsolète. Une matière scolaire "bonasse" (Y.Lacoste), pour laquelle il y aurait de l’avis général "tout à apprendre et rien à comprendre". Qui se caricature alors comme un catalogue de connaissances apprises par chœur et récitées tout aussi mécaniquement - comme la liste des départements et de leurs chefs-lieux - avec tous les risques de confusions et d’erreurs que cela comporte. (Ex. "Lycée Papillon" et "Sacré Charlemagne"). Le seul registre dans lequel elle échappe depuis toujours à un tel rejet reste celui, fortement teinté de passé colonial, de l’érotisation des faits géographiques, délibérée ("Ma Tonkinoise"), ou ironique ("Pondichéry", G.Béart). Maigre bilan, image peu flatteuse et stigmatisante. Faudrait-il pour autant définitivement "faire fi de la géographie" (A.Bashung, "A Ostende", 1994) ?

-  "Espèces d’espaces" [2] des chansons

A un second niveau, les textes des chansons font cependant très souvent appel à une géographie qui n’ose pas toujours ni ne veut vraiment dire son nom, dans des proportions variables, selon les auteurs et les époques. Incontestablement il y a des auteurs-interprètes plus "géographes" que d’autres : Charles Trenet, Jacques Brel, Jean Ferrat, Bernard Lavilliers ou Kent... Mais tous font bien - comme Mr Jourdain faisait de la prose - de la géographie sans le vouloir, ni toujours le savoir. Même si c’est souvent de manière allusive, ils font ainsi fréquemment référence, ou prennent comme thème, tout aussi bien des villes (dont Paris, Marseille, Toulouse (C.Nougaro), Brest, Nantes (Barbara), Bruxelles, Ostende, Venise, New-York, Rio...) que certains de leurs quartiers (Ménilmontant, Belleville, Pigalle, la Canebière ou la Belle de Mai), des pays ("Le plat pays" de J.Brel), des régions (Provence, Bretagne), des routes ("Route nationale 7"), des fleuves (la Seine, la Garonne, la Loire...).

Mais ces références sont à l’évidence sélectives ou exclusives, avec des valeurs aussi bien attractives (Naples, Capri) que répulsives (Vesoul, Maubeuge). Ainsi, se dessine une géographie plaisante des chansons, passablement différente de la géographie rébarbative des géographes. Se pose alors la question de la nature des choix opérés, souvent nostalgiques (la fameuse "saudade" des lusophones), voire passéistes : nous sommes là en plein dans ce qu’il est désormais convenu d’appeler la "géographie des représentations" qui faut comparer au discours expert des géographes. Mais est-ce cependant encore suffisant ?

TitreInterprète/auteurDateThème(s) géographique(s)
Ménilmontant Charles Trenet 1938 quartier urbain
Douce France Charles Trenet 1943 pays France
La merCharles Trenet1945balnéarité
Grands boulevardsYves Montand1952quartier Paris
La complainte de la butteCora Vaucaire1954quartier urbain Paris
Coin de rueCharles Trenet1955quartier urbain
Route nationale 7Charles Trenet1955route
Coin de rueCharles Trenet1955quartier Paris
Les marchés de ProvenceGilbert Bécaud1957région France
Deux enfants au soleilJean Ferrat1961balnéarité
Ma mômeJean Ferrat1961banlieue
BruxellesJacques Brel1962ville
Le Plat PaysJacques Brel1962pays Belgique
NantesBarbara1964ville régionale
AmsterdamJacques Brel1964ville portuaire
La montagneJean Ferrat1964exode déterritorialisation
Mon paysGilles Vigneault1965pays Canada
BidonvilleClaude Nougaro1965quartier Tiers Monde
ToulouseClaude Nougaro1967ville régionale
A SantiagoJean Ferrat1967tropicalité
Quartier latinLéo Ferré1967quartier Paris
VesoulJacques Brel1968ville(s)
Je suis né dans la rueJohnny Halliday1969rue identitaire
Ma FranceJean Ferrat1969pays France
La balade des gens qui sont nés quelque partGeorges Brassens1972sentiment d’appartenance (critique)
Les grands ensemblesGeorges Chelon1973quartier banlieue
Les vacances au bord de la merMichel Jonasz1975balnéarité
A AmsterdamGuy Béart1976ville portuaire
Je reviendrai à MontréalRobert Charlebois1976ville pays Canada
Les marquisesJacques Brel1977insularité
GrimaudLaurent Voulzy1978héliotourisme
Banlieue rougeRenaud1980banlieue
Dans mon HLMRenaud1980banlieue
HexagoneRenaud1980pays France critique
Les coronsPierre Bachelet1982région industrielle
Belle Île en MerLaurent Voulzy1985insularité
Amoureux de PanameRenaud1985ville Paris
NougayorkClaude Nougaro1987ville mondiale
Né quelque partMaxime Le Forestier1987appartenance
J’aime ce paysKent1990pays France
Je suis un kilomètreKent1991mondialité échelles
MontréalKent1991pays Canada
A OstendeAlain Bashung1994géographie ville portuaire
Le sirop de la rueRenaud1994balnéarité
GéographieCharts1994érotisation des formes géographiques
Nouveau westernMc Solaar1994globalisation
Ma rueDoc Gynéco1996rue faubourg
Rive gaucheAlain Souchon1999quartier Paris
ManhattanKent2000ville New-York
SertãoBernard Lavilliers2000région Brésil
Mickey 3D2001territoire
BarbèsFonky Family2002quartier Paris
L’itinéraireBénabar2003errance (auto)routière
Territoire hostileSans Pression2004territoire
Midi 20Grand Corps Malade2006territoire
Saint-DenisGrand Corps Malade2006banlieue géographie (re)territorialisation
Enfant de la villeGrand Corps Malade2006ville urbanité
Mon paysFaudel2006territorialité cité
Ça vient de la rueI’AM2007rue territorialité
Paris - SambaMC Solaar2007pays Brésil
Rio BarilFlorent Marchet2007petite ville

-  Territoires et identités

Car il peut s’envisager aussi une approche plus sophistiquée et englobante. Celle qui postule que comme tout discours géographique, les textes des chansons disons "à référence spatiale", n’échappent pas et expriment, sous des formes à mettre en évidence, la dialectique permanente, subtile et complexe, des identités et des territorialités qui est au cœur de toute problématique spatiale. Les territoires comme les individus et les groupes, fondent leur(s) identité(s) dans les pratiques territoriales qui sont les leurs, qu’elles soient matérielles ou idéelles, et par lesquelles ils doivent s’approprier l’espace, conçu et perçu, pour en faire leur territoire vécu. La chanson est l’une d’elles, et pas des moindres. Plus encore que le nom, la voix, c’est un marqueur identitaire fort, sans équivalent. Dis-moi quel est ton territoire, je te dirai qui tu es !

Ainsi les chansons à thématique spatiale, leur impact et leur succès éventuel, font-elles donc écho, de diverses manières à mieux analyser, à cette fabrique territoriale permanente de l’identité des lieux, des individus, des groupes et de la société. Dès lors, la rétrospection passéiste ne suffit plus. Si toute une génération d’auteurs ont exprimé un certain type de territorialisation : celle de la croissance plus ou moins heureuse des "Trente Glorieuses" (1945-1975), désormais, à l’heure de la mondialisation, le doute s’installe avec la déterritorialisation et la perte des repères, notamment spatiaux, pour des individus en quête d’eux-mêmes, confrontés à la dilution de la frontière entre espace public et espace privé (portable, caméras de surveillance) et au consumérisme hédoniste forcené ("Foule sentimentale", A.Souchon). A la prétendue "fin de l’histoire" s’ajouterait-il désormais la "fin des territoires" (B.Badie,1995), dans un "sauve-qui-peut" individualiste général, ou une certaine fuite dans l’ironie critique et/ou la dérision (Renaud). Il n’en est rien, car les nouvelles générations du rap (Mc Solaar, I’AM : "Ça vient de la rue", 2007) et du slam semblent bien vouloir remettre au cœur des préoccupations l’enracinement spatial, y compris dans les "quartiers" des faubourgs ou des proche et moyenne banlieues ("Saint-Denis", Grand corps malade, 2007).

Serait-ce là le signe avant-coureur d’une reterritorialisation en cours, mieux ancrée dans l’espace du quotidien ?

[1] Place Publique, sept.-oct.2007, p.160

[2] G.Pérec

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