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La chanson connait-elle bien sa géographie ?
| "Continuons de faire confiance aux chansons. Elles savent tout sur le monde" Jean Rouaud [1] |
Si elle éreinte sans guère de ménagement la géographie scolaire traditionnelle, la chanson populaire exprime cependant bien l’évolution contemporaine des identités territoriales. Alors que l’image de la matière scolaire "géographie" qu’elles véhiculent n’est guère flatteuse, les chansons francophones font pourtant volontiers référence à tous les géo-types d’espaces et de lieux. Au-delà, cet art si populaire exprime, sans trop en avoir l’air, la dialectique permanente des identités et des territoires d’une société globalisée en quête d’elle-même.
L’image de la géographie dans les chansons
Au pied de la lettre, il peut évidemment s’agir de l’image de la géographie elle-même dans les chansons. Or, en tant que matière scolaire elle n’échappe évidemment pas ici à la stigmatisation frappant généralement partout ailleurs une discipline largement jugée ringarde et obsolète. Une matière scolaire "bonasse" (Y.Lacoste), pour laquelle il y aurait de l’avis général "tout à apprendre et rien à comprendre". Qui se caricature alors comme un catalogue de connaissances apprises par chœur et récitées tout aussi mécaniquement - comme la liste des départements et de leurs chefs-lieux - avec tous les risques de confusions et d’erreurs que cela comporte. (Ex. "Lycée Papillon" et "Sacré Charlemagne"). Le seul registre dans lequel elle échappe depuis toujours à un tel rejet reste celui, fortement teinté de passé colonial, de l’érotisation des faits géographiques, délibérée ("Ma Tonkinoise"), ou ironique ("Pondichéry", G.Béart). Maigre bilan, image peu flatteuse et stigmatisante. Faudrait-il pour autant définitivement "faire fi de la géographie" (A.Bashung, "A Ostende", 1994) ?
"Espèces d’espaces" [2] des chansons
A un second niveau, les textes des chansons font cependant très souvent appel à une géographie qui n’ose pas toujours ni ne veut vraiment dire son nom, dans des proportions variables, selon les auteurs et les époques. Incontestablement il y a des auteurs-interprètes plus "géographes" que d’autres : Charles Trenet, Jacques Brel, Jean Ferrat, Bernard Lavilliers ou Kent... Mais tous font bien - comme Mr Jourdain faisait de la prose - de la géographie sans le vouloir, ni toujours le savoir. Même si c’est souvent de manière allusive, ils font ainsi fréquemment référence, ou prennent comme thème, tout aussi bien des villes (dont Paris, Marseille, Toulouse (C.Nougaro), Brest, Nantes (Barbara), Bruxelles, Ostende, Venise, New-York, Rio...) que certains de leurs quartiers (Ménilmontant, Belleville, Pigalle, la Canebière ou la Belle de Mai), des pays ("Le plat pays" de J.Brel), des régions (Provence, Bretagne), des routes ("Route nationale 7"), des fleuves (la Seine, la Garonne, la Loire...).
Mais ces références sont à l’évidence sélectives ou exclusives, avec des valeurs aussi bien attractives (Naples, Capri) que répulsives (Vesoul, Maubeuge). Ainsi, se dessine une géographie plaisante des chansons, passablement différente de la géographie rébarbative des géographes. Se pose alors la question de la nature des choix opérés, souvent nostalgiques (la fameuse "saudade" des lusophones), voire passéistes : nous sommes là en plein dans ce qu’il est désormais convenu d’appeler la "géographie des représentations" qui faut comparer au discours expert des géographes. Mais est-ce cependant encore suffisant ?
| Titre | Interprète/auteur | Date | Thème(s) géographique(s) |
| Ménilmontant | Charles Trenet | 1938 | quartier urbain |
| Douce France | Charles Trenet | 1943 | pays France |
| La mer | Charles Trenet | 1945 | balnéarité |
| Grands boulevards | Yves Montand | 1952 | quartier Paris |
| La complainte de la butte | Cora Vaucaire | 1954 | quartier urbain Paris |
| Coin de rue | Charles Trenet | 1955 | quartier urbain |
| Route nationale 7 | Charles Trenet | 1955 | route |
| Coin de rue | Charles Trenet | 1955 | quartier Paris |
| Les marchés de Provence | Gilbert Bécaud | 1957 | région France |
| Deux enfants au soleil | Jean Ferrat | 1961 | balnéarité |
| Ma môme | Jean Ferrat | 1961 | banlieue |
| Bruxelles | Jacques Brel | 1962 | ville |
| Le Plat Pays | Jacques Brel | 1962 | pays Belgique |
| Nantes | Barbara | 1964 | ville régionale |
| Amsterdam | Jacques Brel | 1964 | ville portuaire |
| La montagne | Jean Ferrat | 1964 | exode déterritorialisation |
| Mon pays | Gilles Vigneault | 1965 | pays Canada |
| Bidonville | Claude Nougaro | 1965 | quartier Tiers Monde |
| Toulouse | Claude Nougaro | 1967 | ville régionale |
| A Santiago | Jean Ferrat | 1967 | tropicalité |
| Quartier latin | Léo Ferré | 1967 | quartier Paris |
| Vesoul | Jacques Brel | 1968 | ville(s) |
| Je suis né dans la rue | Johnny Halliday | 1969 | rue identitaire |
| Ma France | Jean Ferrat | 1969 | pays France |
| La balade des gens qui sont nés quelque part | Georges Brassens | 1972 | sentiment d’appartenance (critique) |
| Les grands ensembles | Georges Chelon | 1973 | quartier banlieue |
| Les vacances au bord de la mer | Michel Jonasz | 1975 | balnéarité |
| A Amsterdam | Guy Béart | 1976 | ville portuaire |
| Je reviendrai à Montréal | Robert Charlebois | 1976 | ville pays Canada |
| Les marquises | Jacques Brel | 1977 | insularité |
| Grimaud | Laurent Voulzy | 1978 | héliotourisme |
| Banlieue rouge | Renaud | 1980 | banlieue |
| Dans mon HLM | Renaud | 1980 | banlieue |
| Hexagone | Renaud | 1980 | pays France critique |
| Les corons | Pierre Bachelet | 1982 | région industrielle |
| Belle Île en Mer | Laurent Voulzy | 1985 | insularité |
| Amoureux de Paname | Renaud | 1985 | ville Paris |
| Nougayork | Claude Nougaro | 1987 | ville mondiale |
| Né quelque part | Maxime Le Forestier | 1987 | appartenance |
| J’aime ce pays | Kent | 1990 | pays France |
| Je suis un kilomètre | Kent | 1991 | mondialité échelles |
| Montréal | Kent | 1991 | pays Canada |
| A Ostende | Alain Bashung | 1994 | géographie ville portuaire |
| Le sirop de la rue | Renaud | 1994 | balnéarité |
| Géographie | Charts | 1994 | érotisation des formes géographiques |
| Nouveau western | Mc Solaar | 1994 | globalisation |
| Ma rue | Doc Gynéco | 1996 | rue faubourg |
| Rive gauche | Alain Souchon | 1999 | quartier Paris |
| Manhattan | Kent | 2000 | ville New-York |
| Sertão | Bernard Lavilliers | 2000 | région Brésil |
| Là | Mickey 3D | 2001 | territoire |
| Barbès | Fonky Family | 2002 | quartier Paris |
| L’itinéraire | Bénabar | 2003 | errance (auto)routière |
| Territoire hostile | Sans Pression | 2004 | territoire |
| Midi 20 | Grand Corps Malade | 2006 | territoire |
| Saint-Denis | Grand Corps Malade | 2006 | banlieue géographie (re)territorialisation |
| Enfant de la ville | Grand Corps Malade | 2006 | ville urbanité |
| Mon pays | Faudel | 2006 | territorialité cité |
| Ça vient de la rue | I’AM | 2007 | rue territorialité |
| Paris - Samba | MC Solaar | 2007 | pays Brésil |
| Rio Baril | Florent Marchet | 2007 | petite ville |
Territoires et identités
Car il peut s’envisager aussi une approche plus sophistiquée et englobante. Celle qui postule que comme tout discours géographique, les textes des chansons disons "à référence spatiale", n’échappent pas et expriment, sous des formes à mettre en évidence, la dialectique permanente, subtile et complexe, des identités et des territorialités qui est au cœur de toute problématique spatiale. Les territoires comme les individus et les groupes, fondent leur(s) identité(s) dans les pratiques territoriales qui sont les leurs, qu’elles soient matérielles ou idéelles, et par lesquelles ils doivent s’approprier l’espace, conçu et perçu, pour en faire leur territoire vécu. La chanson est l’une d’elles, et pas des moindres. Plus encore que le nom, la voix, c’est un marqueur identitaire fort, sans équivalent. Dis-moi quel est ton territoire, je te dirai qui tu es !
Ainsi les chansons à thématique spatiale, leur impact et leur succès éventuel, font-elles donc écho, de diverses manières à mieux analyser, à cette fabrique territoriale permanente de l’identité des lieux, des individus, des groupes et de la société. Dès lors, la rétrospection passéiste ne suffit plus. Si toute une génération d’auteurs ont exprimé un certain type de territorialisation : celle de la croissance plus ou moins heureuse des "Trente Glorieuses" (1945-1975), désormais, à l’heure de la mondialisation, le doute s’installe avec la déterritorialisation et la perte des repères, notamment spatiaux, pour des individus en quête d’eux-mêmes, confrontés à la dilution de la frontière entre espace public et espace privé (portable, caméras de surveillance) et au consumérisme hédoniste forcené ("Foule sentimentale", A.Souchon). A la prétendue "fin de l’histoire" s’ajouterait-il désormais la "fin des territoires" (B.Badie,1995), dans un "sauve-qui-peut" individualiste général, ou une certaine fuite dans l’ironie critique et/ou la dérision (Renaud). Il n’en est rien, car les nouvelles générations du rap (Mc Solaar, I’AM : "Ça vient de la rue", 2007) et du slam semblent bien vouloir remettre au cœur des préoccupations l’enracinement spatial, y compris dans les "quartiers" des faubourgs ou des proche et moyenne banlieues ("Saint-Denis", Grand corps malade, 2007).
Serait-ce là le signe avant-coureur d’une reterritorialisation en cours, mieux ancrée dans l’espace du quotidien ?