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GEOGRAPHIE CRITIQUE

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Entretien avec Arjun Appadurai

dimanche 3 juin 2007 par

Extraits de "Violence et colère à l’âge de la globalisation", entretien avec Arjun Appadurai, dans Esprit du 1er mai 2007


-  L’une des caractéristiques de la mondialisation est la concentration des gens dans des espaces saturés, en particulier les grandes villes. Cela ne place-t-il pas les villes au-delà de ce qu’elles doivent être, en tant que cités ?

Du point de vue de la politique globale, ceci est la question centrale du XXIe siècle - sans aucun doute. L’exode rural, le fait qu’à l’avenir 60 à 70 % de la population vivra en ville, que la majorité de ces villes deviendront des mégalopoles caractérisées par l’inégalité entre des gens très riches et d’autres très pauvres, sont autant de faits sociaux accablants. Une telle évolution est très probable. Mais elle n’est pas inévitable, nous pouvons changer le cours des choses. En Chine, par exemple, une centaine de villes compteront plus de dix ou vingt millions d’habitants. Peut-être bien. Mais la Chine est un État puissant, il a son mot à dire, ce qui pourrait affecter le cours des choses. J’ai le sentiment que tout cela n’est pas prédéterminé, malgré une tendance forte.

Pour moi, l’un des plus grands défis est de réconcilier la densité et ce que ma collègue Lourdes Arizpe appelle la convivialité - un joli mot ! Ce n’est pas simplement vivre ensemble, tolérer l’autre ; c’est vivre ensemble de façon active. « Je suis heureux que tu sois avec moi » : c’est cela la convivialité. Mais il est difficile de favoriser la convivialité avec une telle densité. Je crois que la solution doit venir de l’économie : le chômage, la santé, le logement, la solidarité. Il ne s’agit pas là uniquement de politique culturelle. Il ne s’agit pas que d’identité et de dignité. C’est vrai, les gens en ont besoin mais comment garder sa dignité à Bombay par exemple, quand 800 personnes partagent les mêmes toilettes ? Cela signifie aussi que les pays plus riches, pas seulement en Europe, mais aussi en Asie, au Japon, ne doivent plus pouvoir échapper à leur responsabilité morale. Ils doivent rebâtir le projet de développement des années 1950, recréer l’obligation morale des pays plus riches envers les pays plus pauvres, des villes plus riches envers les villes plus pauvres. Il ne faut pas abandonner ce projet. Ceci n’est pas négociable. Si nous lui tournons le dos, nous sommes finis car les villes deviendront invivables. Mexico et Lagos le sont déjà. Bombay ne l’est pas encore mais cela viendra. Nous devons d’urgence inventer et innover sur le plan social. Sinon, nous allons au-devant de graves problèmes. Alors oui, je crois que la question des villes résume tous les dangers que nous encourrons dans les 10, 20 ou 30 années à venir.

-  Qu’appelez-vous « géographie de la colère » ? En quoi celle-ci dépasse-t-elle la géographie de la misère ? La violence émane-t-elle principalement de la misère ?

Ces deux géographies ne se superposent pas complètement mais elles ne sont pas sans rapport. Il nous appartient de trouver les lieux de raccord. La géographie de la colère est irrégulière. La colère naît ici, puis on la retrouve en Inde, à la longue elle se replonge dans le contexte de la partition dû pays, puis elle retourne à Londres. Il y a beaucoup d’autres exemples : les Basques, les Kurdes... mais le lien avec la géographie de la misère n’est pas direct. Quand je propose de juxtaposer ses cartes, je ne parle pas de superposition systématique. Pensons à des gens comme Oussama Ben Laden : il n’est pas pauvre, nous ne l’ignorons pas, mais à un moment donné de sa vie, il est entré dans la géographie de la colère et a commencé à exploiter avec acharnement la misère humaine. Notre impératif est d’étudier ce phénomène avec soin, de définir les espaces et les situations dans lesquels les gens parviennent à relier la colère et la misère. Nous devons observer les individus, les lieux et les espaces. En fait, il faut développer ce que j’appelle la « capacité à aspirer », qui sera je l’espère le thème de mon prochain livre. L’ « aspiration » est une capacité d’ordre social, aujourd’hui inégalement distribuée parce que ces deux géographies entretiennent des rapports malsains. Le problème est de trouver un moyen de relier ces géographies afin de donner vie à notre « capacité à aspirer ». La réponse, bien sûr, réside dans la politique de l’espérance. Il n’y a pas d’autre politique sérieuse. Pour y arriver, nous devons mieux comprendre comment les gens passent de la misère à la colère. L’humiliation est un vecteur. Mais ce n’est peut-être pas le seul. D’autres vecteurs, d’autres formes de souffrance ou d’exclusion créent un lien entre la géographie de la misère et celle de la colère. Il nous appartient d’identifier ces lieux, de les comprendre et aussi de les réparer. Intervenir, bâtir une politique, c’est essentiel : pour moi, trouver quoi faire est aussi important que comment réfléchir.

Propos recueillis par Judit Carrera et Josep Ramoneda Barcelone, 23 novembre 2006 Traduit de l’anglais par Béatrice Taupeau

Présentation de l’éditeur

La prolifération de la violence est l’une des caractéristiques du monde globalisé dans lequel nous vivons depuis vingt ans. Le plus curieux, c’est que cette violence émane souvent de petits groupes, de minorités opprimées capables néanmoins d’altérer rapidement les relations internationales, et qu’elle vise directement l’État-nation. Le monde d’aujourd’hui est plein de Sikhs, de Basques, de Kurdes, de Tchétchènes, de Tamouls et autres minorités en colère qui se préparent à créer ou à rejoindre des cellules terroristes. Pour Appadurai, les haines ethniques qui alimentent ce phénomène n’ont pas le caractère de peur primaire qu’on leur prête, mais sont un effort pour exorciser la crainte générée par les incertitudes identitaires, géographiques, politiques liées à la globalisation. De l’Asie du Sud à l’Europe, en passant par les États-Unis, il examine ici avec force et subtilité les rapports entre un État-nation géographiquement circonscrit et un terrorisme global par essence déterritorialisé.

Biographie de l’auteur

Arjun Appadurai, anthropologue, est professeur à la New School University de New York. Il est l’auteur, aux Éditions Payot, de Après le colonialisme : les conséquences culturelles de la globalisation.

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